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emiliano zavatta - pigeons & bain de boue


Pigeons & bain de boue

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on semble considérer le rire comme une activité un peu dégradante si elle n’a pas pour support le calçon et les cocus. Je me permets de considérer qu’on peut essayer de faire rire les gens avec autre chose et qu’il n’y a rien de scandaleux à provoquer l’hilarité en évoquant, par exemple, la guerre.Je regrette d’être de ceux à qui la guerre n’inspire ni réflexes patriotiques, ni mouvements martiaux du menton, ni enthousiasme meurtrier (Rosalie, Rosalie !), ni bonhomie poignante et émue, ni piété soudaine - rien qu’une colère désespérée, totale, contre l’absurdité de batailles qui sont des batailles de mots mais qui tuent des hommes de chair.

 

Boris Vian

 avant-propos à l’Equarrissage pour tous, 1950

 

 

Granville, quartier Val-ès-fleurs, dimanche 6 juillet vers 20h30, au podium V4, l’humoriste de service, un dénommé Réverbère, entre deux goulots de bière lance des blagues à deux sous face à un public hilare, déjà acquis à sa cause, et qui se fait chauffer à blanc en applaudissant à tout rompre à la demande du comique.

C'est ce qu'on appelle vulgairement un public "bon enfant"...

On attend que le représentant du Festival des arts de la rue "Sorties de bain", du haut de son chapeau en plastique orange donne le top... pour une heure de conneries ("rire sans modération", suggère le programme). Et puis c'est parti : entre un spectacle avec des paillettes et un tas de conneries, que préférez-vous? des conneriiiiiiiiies !!!... ça tombe bien je ne sais faire que ça!

A ce moment là, Réverbère fait un, deux, trois pas en arrière... feint un étonnement dramatique obtenant du coup le silence inopiné de la foule et... que découvre-t-il derrière la scène ?...

...Isolé, à une dizaine de mètres, paisiblement accosté au dos d'un banc de jardin près du ruisseau, il y a un vieux du quartier, retraité probablement, mal fringué, visiblement fatigué, portant un sac à dos, qui observe le tout sans réaction apparente : hé ! voyeur, que fais-tu dans mon dos ?!... c'est par devant que ça se passe, vieux pervers ! Wouah! dans le mille ! la foule délire... Et la vanne suivante est censée l'achever :  à moins que tu t'attendes à un spectacle de cul, mon cochon, mais tu vas être déçu ce n'est pas la spécialité de la maison.

Fier de son exploit, Réverbère enchaîne avec les conneries déjà calibrées et rodées dans d'autres podiums de province et à la téloche, tient-il à préciser.

Au fait, la grande spécialité de Réverbère est de repérer dans la masse des gentils rieurs une victime à sa convenance, puis de la convaincre de monter sur scène et ensuite, trouver moyen de la massacrer à coup de mots bien ciblés visant son physique, sa sexualité supposée, sa famille, sa gène... ou encore autre chose, se foutant ouvertement de sa gueule, en comptant sur l'incroyable passivité de sa victime, qui reste habituellement figée par la honte et le rire débridé qu'elle provoque dans l'assistance complice de l'exploit : mama mia ! ...et dire que je me trouvais parmi eux tout à l'heure...se dira l'arroseur arrosé dans son for interieur.

Une fois la victime genoux à terre, achevée comme dans une corrida, le comique la fout hors de scène comme un vieux chiffon et on passe au suivant sous les applaudissements orageux de la foule.

Le temps passe, mais Réverbère tient toujours sous surveillance, du coin de l'oeil, son petit vieux accosté au dos du banc de jardin, toujours paisible et silencieux. Et quelques minutes plus tard, le comique revient à la charge : mais il est toujours là le cochon... stupéfiant ! allez savoir, peut-être qu'on le dérange dans son petit commerce... Remarquez le lieu s'y prête et avec son sac à dos, il est bien équipé pour nous filer... vous voyez ce que je veux dire ? ...stupéfiant !

 

C'est ainsi que par une belle journée d'été, au Val-ès-Fleurs, on peut se faire salir impunément par un bain de boue... censé faire rire les âmes simples ! Tandis que pendant ce temps-là, la bande de Gaza résiste sous un déluge de fer et de feu ! Décidemment, l'été 2014, un été en deuil.  Emiliano Zavatta



28/07/2014
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