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erri de luca, qui a construit une maison neuve...

Qui a construit une maison neuve...



Qui a construit une maison neuve et ne l'a pas habitée
qui a planté une vigne et n'en a rien récolté
qui a une fille promise et ne l'a pas prise
qu'il aille vers l'épouse, le raisin, le foyer
et jouisse de leur possession pendant une année
avant de s'unir aux autres dans la guerre.
Enfin qui a peur, qui est tendre de coeur
qu'il reste chez lui et n'affaiblisse pas le courage
de ses frères en guerre.
J'ai lu ces règles dans les livres sacrés
et j'ai eu le désir d'appartenir à un peuple ancien
de bon coeur avec la jeunesse.
Car j'ai laissé ma récolte en fleurs
ma maison sans toit
et ma fiancée au train.
Je suis une sentinelle de la nuit
sur la crête d'un sommet
dans une guerre sans sommeil.
Les mitrailles criblent la glace à la lumière de la lune
j'attends d'être ébranlé par le tremblement du gel
pour trembler sans vergogne.
J'ai peur du ciel, qu'il ne fasse pas jour
j'ai peur du sol, qu'il m'avale vivant
j'ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
et fait de moi une cible,
j'ai peur seigneur : pourquoi cela à moi ?
Pourquoi n'ai-je pas le droit de vivre
et dois-je au contraire demander à genoux ?
Demain ne me suffit pas, moi je veux la durée
m'habituer aux années, aller aux noces de mes fils
et dans cette nuit de blasphème sur leurs tombes aussi.
Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
quand elle aura les cheveux blancs.
Pourquoi dois-je te demander à genoux
de vivre, de profiter jusqu'à la lie
de la vie, qui me remplit ?
Qui de nous aura droit à cela
ne sera pas le plus juste, ni le meilleur,
ce pourrait être moi aussi, seigneur, tes étoiles
éteins-les avec les nuages
que je reste invisible à la mire
et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
me protéger ou que tu ne veux pas,
ne laisse pas mon corps sur les cailloux
et mes yeux ne les donne pas aux corbeaux.
Ne me demande pas compte de mes colères
contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes.
Quand il gèle les larmes ne sortent pas,
je pleurerai au printemps.
 
Erri De Luca

Oeuvre sur l'eau, trad. Danièle Valin, Éd. Poésie / Seghers.


04/12/2006
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