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gidéon lévy — jénine by night

Jénine by night

 

 
Quelques heures après que le drone a commencé à striduler dans le ciel, le convoi est arrivé, constitué d’un bulldozer et de jeeps Hummer, et il s’est arrêté dans un énorme vacarme. Mon âme a failli s’échapper. Deux heures et demie du matin. Le camp de réfugiés de Jénine.
 
 

« Cette nuit, vous n’avez pas besoin d’être journaliste, cette nuit il vous faut être poète », nous dit notre hôte, Jamal Zubeidi, à notre arrivée. C’est le début de la soirée, une lumière crépusculaire, grise, enveloppe les maisons du camp et un agréable vent d’été caresse le visage des nombreux enfants qui jouent dehors. Le camp de réfugiés de Jénine se rassemble à l’approche de sa nuit. La télévision est réglée sur « Al-Aqsa », la station  du Hamas émettant depuis Gaza, et qu’on appelle ici « Al-Afah », le serpent. Une foule de gens s’attroupent devant l’échoppe à falafel, afin d’acheter un repas du soir pour quelques sous.

Une de nos connaissances entre dans la maison : Zakariya Zubeidi. Il a vu notre voiture garée et est venu dire bonjour. En T-shirt et, pour la première fois, sans arme, il était en route pour la Mouqata'a où, selon l’accord conclu avec Israël, il est censé passer ses nuits. Il est maintenant étudiant en travail social. Le vieux ventilateur du plafond disperse un peu la chaleur de la pièce dont les murs sont ornés de photos de combattants tués. L’écrivain libanais Elias Khoury a envoyé, il y a peu, un courriel à Zubeidi insistant pour qu’il ne suive ni le Hamas ni le Fatah. « Les gens d’ici sont assez perdus », dit l’oncle de Zakariya, Jamal. « Suivre Abou Mazen, c’est s’aligner sur l’Amérique et suivre le Hamas, c’est s’aligner sur la religion. Tous deux sont mauvais. » J’ai l’impression d’être le seul dans cette pièce à craindre la nuit qui tombe. Un esprit poétique règne sur ceux qui sont là : « Nous avons semé et d’autres récolteront », dit Zubeidi douloureusement.

Nous sommes venus pour passer une nuit normale, une nuit de routine dans le camp de Jénine pour voir ce que l’on voit d’ici, depuis les chambres à coucher, depuis les chambres d’enfants, depuis les toits des maisons où les habitants restent maintenant jusqu’au milieu de la nuit pour échapper à la chaleur confinée à l’intérieur des maisons. Il n’y a pas un seul conditionnement d’air dans le camp et la fourniture d’eau est limitée à un jour par semaine. La nuit se passe comme ça jusqu’à l’arrivée des soldats et de leurs monstres d’acier au plus profond de la nuit, quasiment chaque nuit.

Premiers bruits de coups de feu, jeux d’enfants. On tire en l’air. Nous sortons faire un tour dans le camp et la ville. Jénine by night. Une lumière bleuâtre inonde l’habitacle de la vieille Subaru dans laquelle nous roulons. Dans la radiocassette : l’idole des filles, le chanteur libano-palestinien Fadel Shaker. Les ruelles du camp et les rues de la ville sont encore bruyantes, bien plus que pendant la journée. Il est déjà neuf heures passées et il est encore possible d’acheter n’importe quoi, de la viande de mouton ou un réfrigérateur. Même sans le réseau de magasin « AM :PM », les petits magasins sont ouverts au moins jusqu’à minuit. Une lune rouge se lève au-dessus des maisons du camp. Nuit de pleine lune. « Full moon party » à Jénine. Cet endroit frappé, blessé, s’éveille à la vie la nuit venue.

Nous montons jusqu’à un point d’observation, dans les collines qui dominent le camp, au sud, un endroit d’où les soldats lancent presque chaque nuit leurs incursions, avec les blindés. Afoula et Nazareth à l’horizon, le camp en bas dans la vallée, une même continuité, le grand Israël. Une faible lumière luit des maisons du camp avec, en leur milieu, quelques taches vertes vacillantes, les minarets des mosquées. Le tapage fait par les hommes remonte du camp, voix d’enfants et postes de télévision qui laissent petit à petit la place aux aboiements des chiens enragés, des bruits qui nous ont accompagnés toute la nuit.

Un lampadaire projette une pâle lueur sur la route, le trafic des voitures diminue. D’ici quelques heures, plus personne n’osera sortir de chez lui. En attendant, les hommes sont assis sur des chaises en plastique, sur le seuil des maisons. La ville des hommes, café et cigarettes, café et cigarettes. De temps à autres, des femmes apparaissent, marchant d’ici à là avec leurs enfants. Jamais, au grand jamais, elles ne s’assoient pour bavarder, la nuit, à l’entrée des maisons. Le « Pizza Hut » est désert, de même que le café Internet. Il n’y a que dans les quartiers cossus de Jénine, aux maisons de pierre stylisées, celles des nouveaux riches, qu’on ne s’assied pas dehors. Ici, l’armée israélienne ne vient jamais. Qu’irait-elle chercher dans les maisons des riches ? Une mobylette avance en toussotant, portant un énorme ordinateur, une antiquité ; elle s’arrête au barrage tenu par des policiers palestiniens. Ils confisquent les mobylettes volées.

Premier café, chez Khaled, contremaître à la municipalité, sous la treille qui se trouve en face de sa maison, dans la rue. Avec sur la droite, une terrifiante montagne de carcasses de voitures, rebuts de la casse, et sur la gauche, un enclos à chèvres, l’endroit prend quelque peu des allures d’hallucination. En face, la nouvelle mosquée est en cours de construction. Elle porte le nom du martyr Mahmoud Tawalba, un commandant de la branche armée du Jihad Islamique dans le camp, qui a été assassiné [par Israël].

Le petit Hamoudi apporte de l’eau. Il y a environ trois mois, du haut du bâtiment d’en face, un sniper de l’armée israélienne a tiré sur une élève du secondaire, Boushra al-Wahash, alors qu’elle préparait son dernier examen de fin d’études, la tuant sur son cahier ([i] <#_edn1> [1]). Hamoudi demande à son père qui sont ces Juifs à qui il offre du café. Les seuls juifs qu’il ait vus de près, ce sont les soldats qui ont menotté son père sous ses yeux, il y a quelques années, avant de l’emmener loin de lui. Depuis lors, chaque fois que l’armée israélienne pénètre dans le camp, le petit Hamoudi se dépêche de se blottir dans les bras de son père et ne le lâche plus.

« Il n’y a pas de sécurité », soupire Khaled, « Impossible de sortir la nuit avec un enfant malade ou une femme sur le point d’accoucher ». Les muezzins du camp appellent à la dernière prière du soir. D’une voix forte, Allah hou akbar. S’il se trame ici, dans l’obscurité de la nuit, de dangereux complots, il est bien difficile de les apercevoir.

La conversation en vient à la question de l’eau : dans ce camp de réfugiés, il n’y a d’approvisionnement en eau dans les maisons qu’une fois par semaine. Les deux hommes, Jamal et Khaled, s’interrogent l’un l’autre sur ce qui leur reste d’eau dans leurs citernes. Représentez-vous juillet et août quasiment sans eau, à un quart d’heure d’Afoula. Ils se consolent en se disant qu’en septembre, le mois où les eaux souterraines sont au plus bas, ce sera pire. Le haut-parleur de la mosquée annonce la mort d’un habitant du camp, Sami Hamad, un diabétique amputé des deux jambes, dont le nom résonne d’un bout à l’autre du camp. Les personnes en deuil commencent déjà à se rassembler près de la maison du défunt. La tente de deuil, annonce le haut-parleur, sera ouverte demain près de la maison de son frère. C’est comme ça qu’ici on annonce le décès d’habitants du camp, diabétiques ou terroristes suicide. Une femme passe dans la rue, portant des casseroles ; il est presque dix heures. « La peur commence à dix heures », dit Khaled qui s’empresse de rentrer les chaises en plastique.

D’autres coups de feu isolés. Encore des jeux d’enfants. L’employé de la station à essence nous soupçonne d’être des soldats israéliens déguisés en civils palestiniens, et son visage tourne au jaune curcuma. Près de l’hôpital, il y a encore de l’agitation, mais la salle de billard est complètement déserte, nous nous rendons en voiture à la limite nord du camp, pour une autre visite chez quelqu'un. Plus exactement dans la rue de quelqu'un. C’est une fois encore sous la vigne, dans la rue, que nous reçoit le religieux Cheikh Khaled dont le frère Jamal, un infirme cloué à son fauteuil roulant et faible d’esprit, est mort écrasé dans sa maison détruite lors de l’opération « Muraille de Protection » sans qu’on retrouve jamais son corps – il est le seul disparu du camp. Cheikh Khaled soupçonne les soldats d’avoir caché le corps de son frère, une fois démontré que le martyr était un handicapé. Tous les membres des martyrs ont été identifiés ; seul Jamal n’a pas été retrouvé. Son fauteuil roulant se trouvait parmi les ruines de la maison qui avait d’abord été touchée par un missile puis passée au bulldozer. Le voisin de la maison d’en face a lui aussi été tué, 38 jours plus tard : c’était l’un des cinq policiers palestiniens que l’armée israélienne a tués dans leur sommeil, alors qu’ils étaient dans leur poste, à côté de la tour-antenne qui domine le camp. « Nous ne haïssons pas les Juifs », dit Cheikh Khaled, à notre centième café de la soirée. Bientôt 23 heures.

Une petite et mystérieuse balle de feu traverse tout à coup le ciel d’ouest en est. « Nous sommes votre champ de manœuvres », soupire le Cheikh. Lorsque nous nous taisons un moment, nos hôtes – parce que seules leurs oreilles sont sensibles à pareilles nuances – perçoivent l’étrange stridulation qui a commencé à nous tenir compagnie. Bonsoir, drone ! A partir de maintenant et jusqu’aux premières lueurs du matin, cette stridulation nous accompagnera sans interruption, étouffée, lointaine et agaçante, très menaçante. Si un revolver apparaît au premier acte, il y aura un meurtre au dernier : si l’avion sans pilote stridule au commencement de la nuit, on sait dans le camp qu’à la fin de la nuit, il y aura une opération de l’armée israélienne. Nos hôtes tentent de nous tranquilliser : peut-être l’opération de cette nuit aura-t-elle lieu dans un des villages proches et pas dans le camp. Voilà qui ne me tranquillise nullement. Tzrrrrr, le drone continue de striduler, de striduler.

Nous rentrons rapidement dans la maison où nous attend la direction du Front Populaire pour le camp. Ils s’appellent les uns les autres « rafik », camarade, comme autrefois, et ils ressemblent davantage aux combattants anti-fascistes de la guerre civile en Espagne. Vieux pantalons de gabardine, mèche sur le front. « Rafik », c’est comme ça aussi qu’ils appellent l’ivrogne du camp qui nous rejoint, sentant l’arak qu’il a bu depuis l’après-midi. Lui aussi appartient au Front Populaire. Il n’y a pas d’alcool dans le camp, mais dans le proche village de Zabada, il y a moyen d’obtenir un petit verre et encore un petit verre. Le commandant du Front Populaire qui est là dans le salon a déjà connu onze détentions administratives.

Bientôt minuit, et nous montons sur le toit de la maison pour le repas du soir. Tout le camp monte sur les toits. Les familles s’y réunissent entre les réservoirs d’eau, noirs, et les antennes paraboliques, pour regarder la télévision ou rêvasser, dans le petit vent agréable de la nuit. Chacun sous son drone : la stridulation ne cesse pas un instant ; ici, Big Brother voit tout. Nous nous appuyons sur le rebord du toit : là, entre les arbres, deux soldats israéliens ont été tués, et ici, dans la cour, ont été inhumé cinq habitants du camp, et ici en bas, c’est Taha ([ii] <#_edn2> [2]) qui a été enterré. Une terre abreuvée de sang.

Le premier rapport arrive par téléphone à 00h40 : un convoi de jeeps progresse, venant de la route de Nazareth. Venant du nord, c’est la nuit mauvaise qui s’inaugure. Nous continuons de manger – houmous, salade et dinde – sous le ciel du drone, face au convoi de jeeps dont les lumières scintillent au loin, comme si de rien n’était. Pour plus de sécurité, on éteint les lampes sur le toit. Je ne quitte pas des yeux les lumières des jeeps qui disparaissent puis reviennent alternativement sur la ligne sombre de l’horizon. Jamal téléphone à son fils resté dans la rue, pour qu’il rentre. Les gens du camp rentrent dans les maisons. L’armée israélienne sur le terrain.

En chœur, les coqs me sortent brusquement de ma fausse quiétude : tous les coqs du camp ont commencé à lancer leur appel à grands cris, bien avant l’aube, criant et caquetant, comme la bande sonore du drame qui se prépare. Peut-être les coqs savent-ils quelque chose que j’ignore ? Je suis le seul à m’émouvoir des événements à venir. De la pastèque est servie sur la table, sur le toit. Il est déjà une heure et quart et les jeeps ne cessent d’approcher. Je presse mes hôtes à quitter, enfin, le toit.

A 1h30, nous avons décidé d’aller dormir. Advienne que pourra. Je me suis immédiatement endormi. J’espérais me réveiller le matin. 55 minutes plus tard, la nuit blanche du camp de Jénine prenait fin.

A 2h25, Jamal nous réveille à voix basse : « jeish, jeish (soldats, soldats). L’armée est dehors. Le conseil de Miki, le photographe, de dormir avec nos vêtements, était le bon : nous bondissons de nos lits tout habillés. Un grand vacarme dehors. Les moteurs des jeeps Hummer et le piaulement du bulldozer, juste dans le cadre de la fenêtre. Le bulldozer avance devant les jeeps (dans des ruelles dont la largeur est à peu près celle de ces machines d’acier) : pour le cas où des charges explosives auraient été posées. Généralement, cela évolue vers un échange de coups de feu et de charges explosives qui accueillent ces hôtes indésirables. Cette nuit, pour une raison ou une autre, c’est le calme. Le camp de Jénine accueille paisiblement les forces israéliennes. Piaulement du bulldozer faisant marche arrière, près de la fenêtre de ma chambre qui s’ouvre directement sur la gueule du Hummer qui se trouve dehors, me jetant dans une terreur profonde.

Nous nous levons, nous parlant à voix basse, pour ne pas être entendus des soldats qui sont dehors, et nous avançons vers la cage d’escaliers, seul espace protégé. Diablerie : le convoi s’est arrêté à côté de la maison. Le Hummer dans l’encadrement de la fenêtre. Je vois son extrémité se pointer derrière le rideau écarté. Que va-t-il arriver maintenant ? Combien d’habitants ont-ils été tués comme ça, alors qu’ils faisaient un mouvement qui n’était pas le bon, face à des soldats à la gâchette facile ? Tous les habitants de la maison sont déjà rassemblés, assis dans les escaliers, collés les uns aux autres, hébétés de sommeil, rompus aux manières de faire de ce Hummer.

Mes pensées vagabondent à l’intérieur des jeeps Hummer : les jeunes soldats qui sont dans ces engins d’acier, que savent-ils de la frayeur qu’ils sèment, nuit après nuit, parmi des milliers d’habitants, dont des enfants et des bébés ? Jeunes et soumis au lavage de cerveau, y pensent-ils même seulement ? Et la majorité des Israéliens, que sait-elle de ces raids de la terreur et de la vie sous ceux-ci ? A quelle fin faut-il pénétrer chaque nuit dans le camp et susciter tout cet émoi ? Simplement pour rappeler qui est le seigneur et maître du pays ? Le camp tout entier se réveille, comme chaque nuit, mais personne n’ose jeter un coup d’œil par la fenêtre ni allumer une lumière. On attend que ça passe. On ne parle pas, on ne bouge pas, on reste assis dans les escaliers, les épaules basses, pétrifiés, silencieux, les yeux rougis par le manque de sommeil. J’ai failli défaillir.

Le timbre d’un téléphone trouble tout à coup le silence à l’intérieur de la maison : Zakariya Zubeidi appelle depuis la Mouqata'a pour savoir comment nous allons. Jamal coupe le courant du réfrigérateur pour mieux entendre le murmure du drone. Un peu moins d’une heure plus tard, il dit à voix basse : le convoi s’est éloigné, on peut retourner dormir.

J’essaie de m’apaiser et je parviens finalement à m’endormir. Bientôt 3h30. Je m’endors. Quarante minutes d’un sommeil troublé, puis de nouveau ils sont là, près de la fenêtre. Je décide cette fois de faire le mort et de ne pas bouger de mon lit. Les Hummer et le bulldozer font des allées et venues, et encore des allées et venues. On ne voit pas clairement pourquoi. Que cherchent-ils ici ? « Je vous ai dit que cette nuit, vous deviez être poète, pas journaliste », me rappelle mon hôte, Jamal, alors que le soleil s’était levé et que nous étions de nouveau sur le toit.
 
Gidéon Lévy
 
Haaretz, 3 août 2007
www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml?itemNo=889350 
 

Texte rassemblés par Nadine Ghys
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)





[i] <#_ednref1> [1] « L’examen de fin d’études de Boushra »

[ii] <#_ednref2> [2] « Etendu au pied de la clôture » et « Des enfants de l’âge de Taïr »


06/09/2007
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