PNAC / PROJECT FOR THE NEW AMERICAN CENTURY (1) - pax americana, kefaya, poésie, résistances, communisme

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PNAC / PROJECT FOR THE NEW AMERICAN CENTURY (1)

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Fondé au printemps 1997, le PNAC se définit comme une organisation bénévole d'éducation dont l'objectif est la promotion d'un American Global Leadership (Direction globale américaine). Le PNAC se place ainsi comme groupe de réflexion et d'influence, œuvrant à trouver et engager des moyens de prolonger au XXIe siècle le leadership mondial des États-Unis acquis depuis la Seconde Guerre mondiale, que ce soit dans les domaines politique, économique, culturel ou militaire. Son siège social de Washington DC se trouve d'ailleurs dans le même immeuble qu'une autre organisation défendant les intérêts des États-Unis, l'American Enterprise Institute.

 

Membres du PNAC

Parmi ses membres, se trouvent de nombreux politiciens néo-conservateurs, certains occupant de hautes fonctions au sein de l'administration de George W Bush : William Kristol (président du PNAC), Donald Rumsfeld (ex-secrétaire à la Défense), Paul Wolfowitz (ex-président de la Banque Mondiale), Jeb Bush (frère de George W. Bush et gouverneur de Floride), Richard Perle, Richard Armitage, Dick Cheney (vice-président des États-Unis), Lewis Libby, William J. Bennett, Zalmay Khalilzad (ambassadeur des États-Unis en Irak), et Ellen Bork (femme du juge Robert Bork).

André Glucksmann et Bernard Kouchner sont quelquefois cités comme membres du PNAC. En fait, ils n'ont été que signataires, en 2004, au côté de personnalités aussi diverses que Massimo D'Alema ou Joe Biden, d'une lettre ouverte présentée par le think tank néoconservateur aux chefs d'états et de gouvernements de l'Union européenne [1].

 

Controverse

Les idées avancées par le PNAC dans le rapport Rebuilding America's Defenses font l'objet de critiques parfois extrêmement violentes : « This is the new Mein Kampf. Only Hitler did not have nuclear weapons. It's the scariest document I've ever read in my life. » (Ceci est le nouveau Mein Kampf. La seule différence est que Hitler n'avait pas d'armes nucléaires. C'est le document le plus effrayant que j'ai jamais lu dans ma vie.) Docteur Helen Caldicott, 2000.

Cette comparaison sera souvent utilisée par les détracteurs du PNAC, notamment des organisations non gouvernementales pacifistes, des partis politiques, et des associations citoyennes. Selon eux, les deux textes présenteraient de grandes similitudes, telles que ses objectifs (la domination du monde par un seul pays), ses rédacteurs (un mouvement politique radical accédant au pouvoir) ainsi que ses conséquences(ignorées et/ou sous-évaluées bien que le groupe au pouvoir envisage une dictature militaire mondiale), et les armes de destruction massive actuelles rendraient les dangers potentiels encore plus grands.

Les partisans des thèses du complot intérieur, y voient même des indices laissant penser que les attentats du 11 septembre 2001 auraient pu être organisés par le gouvernement américain lui-même, afin de pouvoir justifier ses opérations militaires depuis 2001 et faire voter des lois liberticides au nom de la lutte anti-terroriste ; on trouvait en effet dans ce rapport la phrase suivante : « Further, the process of transformation, even if it brings revolutionary change, is likely to be a long one, absent some catastrophic and catalyzing event – like a new Pearl Harbor. » (De plus, le processus de transformation, même s'il apporte un changement révolutionnaire, sera probablement long en l'absence d'un événement catastrophique et catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor.). Ces thèses s'appuient, entre autres, sur des précédents historiques tels que l'opération Northwoods ou l'incendie du Reichstag de 1933, de faux attentats terroristes permettant aux gouvernements de prendre des mesures extrêmes sous prétexte d'urgence, en usant de la méthode de l'angoisse[4].

 

Reconstruire les défenses de l’Amérique Un rapport du Projet pour le Nouveau Siècle Américain 

Septembre 2000 Traduit de l’américain par Pierre-Henri Bunel •

Correcteur du texte en français Stéphane Barthe •

Mise en page par ReOpen911

La stratégie, les forces armées et les ressources pour un siècle nouveau

 

 

À propos du Projet pour le Nouveau Siècle Américain

 

Fondé au printemps 1997, le Projet pour le Nouveau Siècle Américain est un organisme pédagogique à but non lucratif dont l’objectif est de promouvoir la domination des États-Unis sur le monde. Le projet est une initiative du Projet pour une Nouvelle Citoyenneté. Son président est William Kristol; Robert Kagan, Devon Gaffney Cross, Bruce P. Jackson et John R. Bolton en sont les directeurs et Gary Schmitt en est le directeur exécutif. «Au moment où le XXe siècle touche à sa fin, les États-Unis se trouvent être la puissance mondiale la plus prééminente. Après avoir conduit l’Occident à la victoire dans la guerre froide, l’Amérique fait face à une occasion favorable et à un défi : Les États-Unis envisagent-ils de tirer parti des réussites des dernières décennies ? Les États-Unis sontils résolus à modeler un siècle favorable aux principes et aux intérêts américains ?» «[Ce dont nous avons besoin, c’est d’] une armée1 puissante et prête à faire face aux défis présents et à venir, d’une politique étrangère qui promeuve hardiment et résolument les principes américains à l’étranger, d’un pouvoir national qui accepte les responsabilités mondiales des États-Unis. » «Naturellement, les États-Unis doivent se montrer prudents dans la façon d’exercer leur puissance. Seulement, on ne peut en toute sécurité dissocier les responsabilités de la domination mondiale des coûts qu’entraîne l’exercice de cette autorité. L’Amérique joue un rôle vital dans le maintien de la paix et de la sécurité en Europe, en Asie et au MoyenOrient. Si nous ne prenons pas nos responsabilités, nous susciterons des défis envers nos intérêts fondamentaux. L’histoire du XXe siècle doit nous enseigner qu’il est important d’organiser les situations avant que les crises ne surviennent et de faire face aux menaces avant qu’elles ne deviennent extrêmes. L’histoire du XXe siècle doit nous inciter à prendre fait et cause pour la domination américaine.» — Tiré de la déclaration fondatrice du Projet, f : Les principes

 

PROJECT FOR THE NEW AMERICAN CENTURY____ 1150 Seventeenth Street, N.W., Suite 510, Washington, D.C. 20036 Telephone: (202) 293-4983 / Fax: (202) 293-4572

 

La stratégie, les forces armées et les ressources pour un siècle nouveau

Donald Kagan Gary Schmitt Coprésidents du Projet

Thomas Donnelly Auteur principal

 

 

INTRODUCTION

 

Le Projet pour le nouveau siècle américain a été fondé au printemps 1997. Dès le début de ses activités, le Projet s’est inquiété de l’affaiblissement des défenses de l’Amérique et des difficultés qu’il allait poser à la domination américaine sur le monde, et de ce fait à la sauvegarde de la paix. Nos préoccupations se sont trouvées renforcées par deux études sur la défense commandées par le Congrès et qui sont parues peu après : l’étude quadriennale du Pentagone sur la Défense de mai 1997 et le rapport du National Defense Panel [Comité National de Défense] ou NDP, de décembre 1997. Les deux études concluaient que les budgets de défense des États-Unis allaient stagner voire continuer à baisser. Le résultat en était que les planifications de défense et les recommandations que contenaient ces deux rapports étaient établies en gardant à l’esprit ces contraintes budgétaires. D’une manière générale, l’étude quadriennale sur la défense limitait aux besoins militaires actuels les dépenses pour faire face aux besoins de défense à venir, alors que le rapport du NDP mettait l’accent sur les besoins à venir en sous-estimant les responsabilités actuelles en matière de défense. Bien que l’étude quadriennale et le rapport du NDP proposent des politiques différentes, ils avaient en commun un caractère sous-jacent : il fallait réduire l’écart entre les ressources et les besoins stratégiques, non en augmentant les ressources mais en réduisant les ambitions stratégiques. Il semblait que les forces armées américaines devaient préparer l’avenir soit en abandonnant leur rôle de principal défenseur de la sécurité planétaire, soit en expédiant les affaires courantes sans tenir compte des menaces ni des théâtres d’opérations à venir. Les deux termes de l’alternative nous semblaient être à courte vue. Les États-Unis sont la seule superpuissance au monde, combinant une puissance militaire prééminente, une primauté technique à l’échelle mondiale et l’économie la plus puissante au monde. De plus, l’Amérique est à la tête d’un système d’alliances qui regroupe les autres puissances démocratiques dirigeantes de la planète. À l’heure actuelle, les États-Unis n’ont aucun rival. La grande stratégie de l’Amérique se doit de préserver et accroître cette position favorable pour une durée à venir aussi longue que possible. Toutefois, il existe des États potentiellement puissants qui ne se satisfont pas de la situation présente et désirent la faire évoluer s’ils le peuvent dans des directions qui mettent en danger l’état de paix relative, de prospérité et de liberté dont le monde jouit aujourd’hui. Jusqu’à présent, ils ont été dissuadés d’agir par les capacités et l’étendue mondiale de la puissance militaire américaine. Seulement, dans la mesure où cette puissance décline, de façon relative mais aussi dans l’absolu, les conditions heureuses qu’elle assure seront inéluctablement mises à mal. Pour préserver la situation stratégique enviable dans laquelle se trouvent en ce moment les États-Unis, il leur faut disposer de la prééminence militaire tant aujourd’hui qu’à l’avenir. Or, des années de réductions des dépenses militaires ont érodé le niveau de préparation opérationnelle de l’armée américaine et mis en danger les plans du Pentagone visant à maintenir la supériorité de nos forces dans les années à venir. L’armée américaine s’est trouvée de plus en plus en sous-effectif, mal équipée et entraînée, tendant à conduire des opérations de circonstance2 , et mal préparée à s’adapter à la révolution dans le domaine militaire. Enl’absence d’une politique de défense bien conçue et faute d’augmentation idoine des dépenses en matière de défense, les États-Unis se sont aliéné toute possibilité de tirer pleinement parti des conditions stratégiques remarquables qui s’offrent à eux. En gardant ceci à l’esprit, nous avons conçu au printemps 1998 d’étudier les plans de défense du pays et ses besoins en matière de ressources. Nous sommes partis du principe que les capacités militaires des États-Unis devaient suffire à soutenir une grande stratégie américaine visant à tirer parti de cette situation favorable sans précédent. Nous avons rejeté toutes les contraintes préétablies venant d’hypothèses portant sur ce que le pays voudrait ou ne voudrait pas dépenser pour sa défense. D’une façon générale, nous considérons que cette étude consiste à bâtir une stratégie dont les contours ont été dessinés par le ministère de la Défense de Cheney dans les derniers jours de l’administration Bush3 . Les Conseils en matière de Politique de Défense (CPD) préparés dans les premiers mois de 1992 ont présenté un plan directeur pour le maintien de la prééminence des États-Unis, écartant l’émergence d’une grande puissance rivale, et façonnant l’ordre de sécurité mondiale selon les principes et les intérêts américains. Divulgué avant d’avoir été approuvé officiellement, le document a été critiqué comme étant une tentative des «tenants de la guerre froide» pour maintenir l’effort de défense à un haut niveau et limiter la réduction des forces malgré l’effondrement de l’URSS. Il a en conséquence été enterré par la nouvelle administration, ce qui n’a rien de surprenant. Bien que notre expérience des huit années écoulées ait modifié notre façon de considérer les besoins militaires exigés par la mise en œuvre d’une telle stratégie, les principes fondamentaux des CPD restent à notre avis valables. Et ce que le Secrétaire à la Défense Cheney a dit à l’époque, en réponse aux critiques lancées contre les CPD, reste vrai : «Nous pouvons soit conserver les [forces] armées dont nous avons besoin et rester en situation de façonner les choses pour le mieux, soit laisser disparaître cet avantage. [Mais], cela accélèrerait l’arrivée du moment où nous devrions faire face à des menaces plus graves, à un coût plus élevé en budget et avec des risques plus graves pour les vies américaines.» L’étude a été conduite sous forme d’une série de séminaires. Nous avons demandé à de remarquables spécialistes de la Défense de produire des documents visant à étudier différents sujets : les missions et les besoins à venir pour chaque armée, le rôle des réservistes, la doctrine nucléaire stratégique et les défenses antimissile, le budget de la Défense et les perspectives de modernisation des armées, l’état des forces actuelles (entraînement et aptitude opérationnelle), la révolution dans les questions militaires, et la planification de défense pour les conflits majeurs, les conflits de faible intensité et les opérations de police. Ces documents ont circulé au sein de groupes de participants choisis pour leur expérience et leurs qualités de jugement en matière de défense. (On trouvera la liste des participants à la fin du présent rapport). Chaque document est devenu une base de discussion et de débat. Notre but était de se servir de ces documents pour aider aux délibérations, pour générer et évaluer les idées et pour nous aider à mettre au point notre rapport final. Alors que chaque document partait d’un point de vue stratégique commun, nous n’avons pas essayé d’imposer nos vues ou des directives lors de la rédaction de chacun d’entre eux. Nous souhaitions une discussion aussi complète et ouverte que possible. Notre rapport emprunte largement à ces délibérations. Seulement, nous n’avons pas demandé aux participants aux séminaires d’«entériner» le rapport final. Nous souhaitions des discussions franches et avons cherché à éviter le piège que représente la tentative de produire un texte consensuel mais fade. Nous avons souhaité définir et présenter une stratégie de défense honnête, réfléchie, audacieuse, logique et claire. Nous avons aussi voulu provoquer une discussion sérieuse et documentée, premier pas essentiel pour parvenir à des conclusions sensées et obtenir le soutien de l’opinion. De nouvelles circonstances nous conduisent à penser que ce rapport pourrait trouver un auditoire plus réceptif aujourd’hui que dans les années récentes. Pour la première fois depuis la fin des années soixante, le gouvernement fédéral gère des excédents. Pendant la plus grande partie des années quatre-vingt-dix, le Congrès et la Maison Blanche ont donné la priorité à l’équilibre budgétaire sur le financement de la sécurité nationale. En fait, dans une large mesure, le budget s’équilibrait grâce à une combinaison d’accroissement des impôts et une baisse du budget de la Défense. Toutefois, l’excédent budgétaire auquel on s’attend dans la décennie à venir fait disparaître la nécessité de maintenir les dépenses en matière de défense à un faible niveau prédéfini. De plus, le peuple américain et ses représentants élus ont largement pris conscience du déclin de l’armée américaine. De nouveaux articles, des rapports du Pentagone, des témoignages de parlementaires, et des récits anecdotiques venant de membres des armées donnent une image inquiétante d’une armée américaine désorganisée par le faible taux d’engagement et de renouvellements de contrats, les mauvaises conditions de logement, le manque de pièces détachées et d’armes ainsi que par la diminution de l’aptitude opérationnelle. Enfin, ce rapport arrive après une décennie riche d’expérience des relations avec le monde de l’après-guerre froide. Il avait fallu faire partir les efforts antérieurs visant à mettre sur pied une stratégie de défense cadrant avec l’environnement sécuritaire actuel d’affirmations non évaluées relatives à la nature d’un monde sans superpuissance adverse. Nous avons maintenant une bien meilleure perception de ce que sont nos responsabilités, de ce que peuvent être les menaces à notre encontre dans ce nouvel environnement sécuritaire et de ce qui sera nécessaire pour assurer une paix et une sécurité relative. Nous estimons que notre rapport reflète cette décennie riche d’expériences et en a tiré profit. Notre rapport paraît en une année d’élection présidentielle. La nouvelle administration aura besoin de produire une deuxième Étude Quadriennale sur la Défense peu après son entrée en fonction. Nous espérons que le rapport du Projet sera utile comme feuille de route pour la planification de défense du pays, présente et à venir. Nous pensons présenter un programme de défense étayé par des faits tangibles, qui s’appuie sur un examen honnête des problèmes et des solutions, et qui n’évite pas de regarder en face le coût réel de la sécurité. Nous espérons qu’il suscitera un intérêt attentif et un débat sérieux. Le monde de l’après-guerre froide ne restera pas en paix relative si nous continuons à négliger la politique étrangère et les questions de défense. Or, l’attention sérieuse, la réflexion approfondie et la volonté de consacrer les ressources adéquates au maintien de la puissance militaire américaine peuvent rendre le monde plus sûr et mieux garantir les intérêts américains maintenant et à l’avenir.

 

Donald Kagan Gary Schmitt Coprésidents du Projet

Thomas Donnelly Auteur principal

 

 

 

Idées maîtresses

 

Ce rapport procède de la conviction que l’Amérique doit chercher à préserver et renforcer sa situation de domination mondiale en maintenant la prééminence des forces armées des États-Unis. Les États-Unis jouissent aujourd’hui d’une situation stratégique favorable sans précédent dans l’histoire. Ils n’ont à faire face à aucun défi de grande puissance, ils ont le soutien d’alliés riches, puissants et démocratiques sur tous les continents, ils connaissent la plus longue période d’expansion économique de leur histoire et leurs principes politiques et économiques ont été presque universellement adoptés. Jamais au cours de l’Histoire l’ordre sécuritaire international n’a été aussi favorable aux intérêts et aux idéaux américains. Le défi du siècle à venir est de préserver et développer cette «Paix Américaine». Cependant, à moins que les États-Unis ne conservent une puissance militaire suffisante, cette situation favorable va se perdre. Et de fait, au cours de la décennie écoulée, le fait de n’avoir pas mis au point de stratégie de sécurité en mesure de répondre aux nouvelles réalités du monde et de pourvoir en ressources adaptées à tout l’éventail des missions nécessaire à l’exercice de la domination mondiale des États-Unis a placé la paix américaine en situation de risque croissant. Le présent rapport tente de définir ces besoins.

En particulier, il nous faut :

 

Donner quatre missions de base aux forces armées américaines : Défendre le territoire national américain Conduire victorieusement plusieurs conflits majeurs sur des théâtres d’opérations simultanés, Assurer les missions «de police» liées au modelage de l’environnement sécuritaire dans les régions critiques, Adapter les forces armées des États-Unis pour tirer parti de la «révolution dans les questions militaires». Pour remplir ces missions de base, nous devons consacrer suffisamment d’énergie et de dotations budgétaires. en particulier, il faut que les états-unis : Conservent la supériorité nucléaire stratégique, en appuyant la dissuasion sur une évaluation d’un réseau global et nucléaire qui prenne en compte tout l’éventail des menaces actuelles et émergentes et non le simple équilibre USA – Russie. Ramener les effectifs des forces actuelles approximativement au niveau prévu dans la « force de base » définie par l’administration Bush, à savoir un accroissement de personnel en activité de 1,4 million à 1,6 million. Redéployer les forces des États-Unis pour répondre aux réalités stratégiques du XXIe siècle en déployant des forces permanentes en Europe du Sud-Est et en Asie ainsi qu’en modifiant le schéma de déploiement naval pour cadrer avec les préoccupations stratégiques des États-Unis en Extrême-Orient.

 

Moderniser les forces armées actuelles de façon sélective, en exécutant le programme F-22 tout en augmentant les achats d’avions à électronique embarquée et autres types d’appareils, en augmentant la flotte des sous-marins et bâtiments de combat de surface, en achetant des hélicoptères Comanche et des véhicules de tonnage moyen pour l’armée de Terre ainsi que des avions V22-Osprey à rotor pivotant pour le Corps des Marines Annuler les programmes «barrages», comme le Joint Strike Fighter [avion de combat interarmées], le porte-avion CVX et le système d’arme Crusader qui absorbent un montant exorbitant des fonds du Pentagone tout en n’apportant que peu d’améliorations aux capacités actuelles. Les économies liées à la suppression de ces programmes pourraient servir à intensifier le processus de transformation des armées. Mettre au point et déployer des défenses antimissiles mondiales pour protéger le territoire national américain comme nos alliés et assurer une base sûre à la projection de la puissance des États-Unis autour du monde. Prendre le contrôle des nouveaux «espace et cyberespace communs», et ouvrir la route à la création d’une nouvelle armée – les forces spatiales des États-Unis – ayant pour mission de contrôler l’espace. Mettre à profit la «révolution dans les affaires militaires» en vue d’assurer à long terme la supériorité des forces conventionnelles américaines. Mettre sur pied une transformation en deux temps qui maximise la validité des systèmes d’armes actuelles par l’emploi des techniques nouvelles, et entraîne de profondes améliorations des capacités militaires, pousse à l’émulation entre les armées elles-mêmes et les efforts d’expérimentations interarmées.

Accroître le budget de la Défense en le faisant passer progressivement de 3,5 à 3,8 % du PIB en augmentant chaque année de 15 à 20 milliards de dollars le budget global de la défense.

 

Il est primordial de répondre à ces exigences si l’Amérique doit conserver son statut de domination militaire dans les décennies à venir. A contrario, le fait de ne pas satisfaire à une seule de ces exigences conduirait inévitablement à une sorte de repli stratégique. Au niveau actuel des dépenses en matière de défense, la seule solution est de tenter sans succès de «gérer» des risques toujours croissants en finançant les besoins actuels, par l’hypothèque posée sur ceux de l’avenir, en se retirant des opérations de police afin de conserver des moyens pour les conflits majeurs et en «choisissant» entre la présence en Europe et la présence en Asie, etc. Il s’agit là de mauvaises options, ainsi que d’économies mal pensées. Les «économies» faites en se retirant des Balkans, par exemple, ne libéreraient pas, et de loin, suffisamment de fonds pour assurer la modernisation ou la transformation des armées. Il s’agit également de fausses économies dans d’autres domaines encore plus sensibles. Ce que coûterait en réalité le fait de ne pas faire face aux besoins de notre défense serait la réduction de la capacité des États-Unis à assurer la domination mondiale et in fine signifierait la fin de l’ordre sécuritaire mondial qui est le seul favorable aux principes et à la prospérité américains.

 

 

 

I  /  Pourquoi une nouvelle étude sur la Défense ?

 

Depuis la fin de la guerre froide, les États Unis se sont attaché à formuler une stratégie nationale militaire et de sécurité cohérente qui prenne en compte les constantes de la puissance et des principes américains tout en cadrant avec les réalités du XXIe siècle. Faute de cadre stratégique, la planification de défense a été un exercice sans consistance et fermé sur lui-même, souvent dominé par des intérêts bureaucratiques et budgétaires plutôt que stratégiques. En fait, la multiplication des études de défense de la dernière décennie témoigne de l’incapacité à dessiner un schéma logique : à ce jour, on a connu une demi-douzaine d’études officielles sur la Défense, et le Pentagone est en train de préparer une deuxième Étude Quadriennale de Défense pour 2001. À moins que cette EQD II cadre avec les forces armées et les ressources nécessaires à une stratégie américaine viable, elle est, elle aussi, vouée à l’échec. Ces échecs ont un coût : d’ores et déjà, ils font peser un risque sur une situation historiquement favorable. Après les victoires du siècle passé – deux guerres mondiales, la guerre froide et, plus récemment, la guerre du Golfe – les États-Unis se trouvent être la seule grande puissance à la tête d’une coalition de pays libres et prospères et n’ont face à eux aucun défi de grande puissance. La paix américaine s’est montrée pacifique, stable et durable. Au cours de la décennie écoulée, elle a assuré le cadre géopolitique d’une large croissance économique et la diffusion des principes américains de liberté et de démocratie. Cependant, on ne peut jamais figer la politique internationale dans le temps et même une Pax Americana mondiale ne saurait s’auto-protéger. De façon paradoxale, au moment où la puissance et l’influence américaines sont à leur apogée, les forces armées américaines trébuchent vers l’épuisement, incapables de faire face aux exigences de leurs missions nombreuses et variées, dont l’adaptation au champ de bataille de demain. Les forces actuelles, amputées d’un tiers ou plus au cours de la dernière décennie, souffrent d’une préparation opérationnelle dégradée, de difficultés à recruter et retenir suffisamment de soldats, marins, aviateurs et Marines. Ceci en raison d’une «vacance d’achats» qui perdure et a eu pour conséquences le vieillissement prématuré des systèmes d’armes, d’infrastructures militaires toujours plus obsolètes et inadaptées, d’assises industrielles timorées et mal organisées pour devenir «l’arsenal de la démocratie» pour le XXIe siècle, d’un manque d’esprit novateur qui menace les avantages techniques et opérationnels dont ont joui les États Unis pendant une génération et sur lesquels repose la stratégie américaine. Enfin, et d’une façon plus dangereuse, le tissu social militaire s’effiloche et s’use. Les forces armées américaines souffrent d’une dégradation de la qualité de la vie qui tranche avec les espérances des classes moyennes. Les hommes et femmes du rang, les sous-officiers et les jeunes officiers manquent de plus en plus de confiance en leurs supérieurs dont ils pensent qu’ils n’informent pas leurs supérieurs civils des vérités déplaisantes. En somme, au moment où la paix américaine s’étend sur la planète, la puissance qui la protège est de plus en plus dépassée par ses missions. Il ne s’agit pas là d’un paradoxe mais de l’inévitable conséquence d’une incapacité à faire cadrer les moyens militaires avec les fins géopolitiques.

Derrière les échecs des études successives sur la Défense de la décennie écoulée gît l’idée selon laquelle l’effondrement de l’Union soviétique a entraîné une «pause stratégique». En d’autres termes, jusqu’à ce qu’émerge le défi d’une autre grande puissance, les États-Unis pourraient jouir d’un répit face aux exigences de la domination mondiale. Tel le boxeur entre deux saisons de championnat, l’Amérique pourrait s’offrir le luxe de se reposer et de prendre du bon temps, sûre de disposer de suffisamment de temps pour se préparer au prochain grand défi. Ainsi, les États-Unis pourraient se permettre de réduire la taille de leurs forces armées, de fermer des bases outre-mer, d’arrêter des programmes majeurs d’armement et «d’engranger les dividendes de la paix». Pourtant, ainsi que nous l’avons constaté au cours de la décennie écoulée, aucune puissance dans le monde n’a baissé la garde; toutes ont mis à profit l’effondrement de l’empire soviétique pour étendre leur influence et défier l’ordre sécuritaire qu’assurent les États-Unis. Au-delà de la notion infondée de pause stratégique, les récentes études de défense ont souffert d’une compréhension à contresens de la dimension militaire de l’affrontement de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique. La stratégie de confinement américaine ne procédait pas du concept selon lequel la guerre froide n’aurait été qu’un affrontement purement militaire dans lequel l’armée américaine aurait marqué l’Armée Rouge de char à char; au lieu de cela, les États-Unis ont cherché à dissuader les Soviétiques au plan militaire tout en les battant au cours du temps sur les terrains économique et idéologique. Et même dans le domaine des affaires militaires, la mise en œuvre de la dissuasion a permis ce que l’on nomme en termes militaires «une économie de la force». Le principe de fonctionnement de l’Otan, par exemple, consistait à dissuader d’une invasion de l’Europe occidentale et non d’envahir et occuper le sol soviétique. De plus, l’équilibre bipolaire de la terreur nucléaire avait rendu généralement prudents tant les États-Unis que l’Union soviétique. Derrière la moindre guerre par procuration dans la région la plus reculée se profilait la perspective de l’apocalypse. Ainsi, en dépit de nombreuses erreurs de calcul au cours des cinq décennies de la guerre froide, les États-Unis ont bénéficié d’une sécurité et d’une stabilité importantes au niveau mondial rien qu’en bâtissant un arsenal nucléaire crédible et relativement bon marché. Guerre froide XXIe siècle Système de sécurité Bipolaire Unipolaire But stratégique Contenir l’Union soviétique Préserver la Pax Americana Principale(s) mission(s) militaire(s) Dissuader l’expansionnisme soviétique Protéger et étendre les zones de paix démocratiques, dissuader toute compétition de la part d’une nouvelle grande puissance . Protéger les régions clés, s’adapter à l’évolution de la guerre. Principale(s) menace(s) militaire(s) Guerre mondiale potentielle sur de nombreux théâtres Guerres de théâtres potentielles dans le monde entier. Accent sur la compétition stratégique Europe Asie orientale. Toutefois, au cours de la décennie qui a suivi la guerre froide, presque tout a changé. Le monde de la guerre froide était bipolaire, le XXIe siècle est, pour le moment au moins, résolument unipolaire avec l’Amérique à sa tête comme «seule superpuissance». L’objectif stratégique des États-Unis était le confinement de l’Union soviétique; aujourd’hui, la mission est de préserver un environnement sécuritaire international compatible avec les intérêts et idéaux des États-Unis. Le travail des militaires durant la guerre froide était de dissuader l’expansionnisme soviétique. Aujourd’hui, leur mission est de protéger et d’étendre les «zones de paix démocratique», de dissuader l’émergence d’une nouvelle grande puissance concurrente, de défendre les régions clés de l’Europe, de l’Asie orientale et du Moyen-Orient ainsi que de protéger la prééminence américaine face à l’évolution de la guerre qu’ont rendue possible les techniques nouvelles. De 1945 à 1990, les forces armées des États-Unis se sont préparées à une guerre mondiale unique qu’on aurait pu avoir à conduire sur de nombreux théâtres. Au cours du siècle qui commence, la perspective est celle de différentes guerres de théâtre dans le monde entier contre des adversaires distincts et séparés qui poursuivront des buts distincts et séparés. Au cours de la guerre froide, l’axe de pénétration principal de la superpuissance rivale, le «centre de gravité stratégique», était en Europe où des forces conventionnelles puissantes appartenant aux États Unis et à l’Otan se préparaient à repousser une offensive soviétique et où une guerre nucléaire était susceptible de démarrer. Avec une Europe vivant aujourd’hui en paix d’une manière générale, le nouveau centre d’intérêt stratégique semble glisser vers l’Asie Orientale. Les missions des forces armées américaines ne se sont pas réduites pour autant. Les menaces sont de moindre ampleur mais sont plus nombreuses. Au cours de la guerre froide, l’Amérique a assuré sa sécurité «en gros» en dissuadant l’Union soviétique au plan mondial. De nos jours, on ne peut assurer la même sécurité qu’«au détail» par la dissuasion ou, si besoin est, en forçant les ennemis régionaux à se comporter de manière à protéger les principes et intérêts américains. Cette faille entre un éventail de réalités stratégiques diverses et chères et la diminution des forces et des ressources de la défense explique amplement que le chef d’état-major des armées 4 déclare régulièrement qu’il entrevoit un «haut risque» à remplir les missions confiées aux forces armées américaines à l’aune de la stratégie nationale que présente le gouvernement. En fait, une évaluation faite par l’État-major des armées au plus fort de la campagne aérienne du Kosovo a estimé les risques comme étant à un niveau «inacceptable». De tels risques sont le résultat de la combinaison des nouvelles missions décrites ci-dessus et de la réduction dramatique des forces armées qui est intervenue à la suite de la réduction de l’effort de défense de la dernière décennie. Aujourd’hui, l’Amérique consacre moins de 3 % de son PNB à la Défense nationale, moins qu’à n’importe quel moment depuis la période précédant la seconde guerre mondiale. En d’autres termes, depuis que les États-Unis se sont instaurés première puissance mondiale et depuis 1992, année du premier budget de l’après-guerre froide, où il était de 4,7 % du PNB. L’essentiel de cette réduction s’est produit sous le mandat de l’administration Clinton. Malgré les promesses initiales de rester au niveau de dépenses militaires qu’avait préconisé le dernier programme de l’administration Bush 5 , le Président Clinton a réduit de 160 milliards de dollars le programme Bush rien qu’entre 1992 et 1996. Pendant les 7 premières années de l’administration Clinton, on a différé environ 426 milliards de dollars de dépenses d’investissements dans la Défense, générant ainsi un fléchissement énorme dans les achats d’armement.

L’effet le plus immédiat de la réduction des dépenses de défense a été un déclin précipité de la disponibilité opérationnelle. Dans toutes les armées, les unités rendent compte d’une disponibilité altérée, de pénurie en pièces détachées et en effectifs, d’un régime d’entraînement réduit et d’activités différées ainsi que de nombreuses autres difficultés. Lors de dépositions devant le Congrès, des chefs d’état major des armées rendent maintenant régulièrement compte du fait que leurs forces sont inadaptées à faire face aux exigences de la stratégie nationale militaire de «conduite de deux guerres». La presse s’est intéressée à ces questions d’aptitude opérationnelle lorsqu’il est apparu que deux divisions de l’armée de Terre ont été notées C-4, ce qui signifie qu’elles n’étaient pas prêtes au combat. Pourtant, il aurait été plus parlant d’expliquer qu’aucune des dix divisions de l’armée de Terre n’a obtenu le niveau le plus élevé, C-1. Ceci reflète l’ampleur des effets de la glissade des normes d’évaluation de l’aptitude opérationnelle. Par comparaison, toutes les divisions qui se sont engagées dans les opérations Desert Shield et Desert Storm en 1990-91 étaient notées C-1. Il ne s’agit là que d’un instantané qui montre le niveau des forces armées des États-Unis aujourd’hui.

 

Ces problèmes de disponibilité opérationnelle se trouvent exacerbés du fait que les forces armées américaines sont mal positionnées pour faire face aux crises actuelles. En Europe, par exemple, la grande majorité des unités de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air restent sur les bases de la guerre froide, en Grande-Bretagne et en Allemagne, alors que les questions de sécurité sur le continent se sont déplacées vers le sud-est de l’Europe. Des rotations temporaires de forces vers les Balkans et ailleurs dans le sud-est de l’Europe accroissent fortement le coût général des opérations. De la même manière, l’administration Clinton a fait perdurer la fiction selon laquelle les opérations des forces armées américaines dans le golfe Persique sont de simples missions temporaires. Près d’une décennie après la Guerre du Golfe, les forces américaines des trois armées – Terre, Air, Marine – continuent à assurer la protection des intérêts permanents des ÉtatsUnis dans la région. Outre les missions navales tournantes, l’armée de Terre entretient l’équivalent d’une brigade blindée au Koweït neuf mois par an, l’armée de l’Air a deux escadres mixtes en opérations permanentes d’interdiction de survol des zones interdites du nord et du sud de l’Iraq. Et malgré l’inquiétude croissante face à l’émergence de la Chine et à l’instabilité en Asie du Sud-Est, on ne trouve de bases militaires presque exclusivement que dans des bases en Asie du Nord-Est. En dépit de toutes ces difficultés à faire face aux missions actuelles, le Pentagone n’a pratiquement rien fait pour se préparer à un avenir qui promet d’être très différent et potentiellement beaucoup plus dangereux. On conçoit couramment que l’information et les autres techniques nouvelles, ainsi que la prolifération des techniques et de l’armement, créent une dynamique qui peut mettre en danger les capacités de l’Amérique à exercer sa domination militaire. Des rivaux potentiels comme la Chine tiennent à mettre largement à profit cette évolution des techniques tandis que des adversaires comme l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord se hâtent de mettre au point des missiles balistiques et des armes nucléaires pour dissuader l’Amérique d’intervenir dans les régions dont ils veulent s’emparer. Et pourtant, ni le ministère de la Défense, ni les armées n’ont fait beaucoup plus que simplement coller une étiquette «transformation» sur les programmes lancés au cours de la guerre froide, tout en détournant leurs efforts et leur attention vers un processus d’expérimentations conjointes qui freinent l’innovation plus qu’elles ne l’encouragent. Au lieu d’admettre que l’évolution rapide des techniques rend difficile de déterminer sur quels systèmes d’armes il faudra mettre l’accent, les armées s’accrochent toujours davantage aux programmes et concepts traditionnels. Comme l’a souligné dans une étude sur les expérimentations du Pentagone Andrew Krepinevich, membre de la commission nationale de défense, «Malheureusement, le discours du ministère de la Défense affirme qu’il faut financer d’urgence ou de façon substantielle l’évolution des armées et leurs expérimentations conjointes… À ce jour, les efforts du ministère sont dispersés et tristement sous-financés». En somme, les années 90 ont été une «décennie de négligence en matière de défense». Cela pose un défi énorme au futur Président des États-Unis : il lui faut accroître le budget de la Défense pour préserver la domination géopolitique des États Unis ou alors rompre ses engagements en matière de sécurité, lesquels sont l’image de la situation de seule superpuissance de l’Amérique et sont in fine la garantie de la sécurité des libertés démocratiques et des droits civiques des individus. Ce choix sera l’un des premiers qui se posera au Président : une nouvelle législation exigera de la nouvelle administration qu’elle façonne une stratégie nationale de sécurité dans les six mois qui suivront sa prise en charge des affaires au lieu d’attendre une année entière, et qu’elle produise une nouvelle étude quadriennale de défense à la suite de celle-ci. Plus généralement, le nouveau Président aura à décider si le «moment unipolaire» d’aujourd’hui, pour reprendre l’expression qu’emploie l’éditorialiste Charles Krauthammer au sujet de la domination géopolitique actuelle de l’Amérique, sera prolongé ainsi que la paix et la prospérité qu’il assure. La présente étude vise à cadrer ces choix de façon claire et à rétablir le lien entre la politique étrangère des États-Unis, la stratégie de sécurité, la planification militaire et le financement de la Défense. S’il faut conserver et étendre une paix américaine, elle doit s’appuyer sur les fondations indiscutables d’une prééminence militaire des États-Unis.

 

 

 

II  / Quatre missions essentielles

 

La domination mondiale des États-Unis et leur rôle de garant de la paix actuelle de grande puissance repose sur la sécurité du territoire national, la conservation d’un équilibre favorable des forces en Europe, au Moyen-Orient et dans les régions productrices de pétrole qui l’entourent et en Extrême Orient. Ils sont aussi garants de la stabilité générale du système international des États nations en ce qui concerne le terrorisme, le crime organisé et d’autres «acteurs non étatiques». L’importance relative de ces éléments et les menaces à l’encontre des intérêts des États-Unis peuvent varier en fonction du temps. L’Europe, par exemple, est à l’heure actuelle remarquablement calme et stable malgré l’agitation dans les Balkans. A contrario, l’Extrême-Orient semble entrer dans une ère qui possède un potentiel croissant d’instabilité et de compétition. Dans le Golfe arabo-persique la puissance et la présence américaines ont réussi à assurer une relative sécurité extérieure aux alliés des États-Unis mais les perspectives à long terme sont plus sombres. D’une manière générale, la stratégie américaine pour les décennies à venir devrait chercher à asseoir les conséquences des grandes victoires remportées au XXe siècle qui ont fait par exemple de l’Allemagne et du Japon des démocraties stables, à maintenir la stabilité au Moyen-Orient tout en établissant les conditions des succès du XXIe siècle, en particulier en Extrême-Orient. Abandonner une seule de ces exigences reviendrait à remettre en question le statut de puissance dirigeante mondiale qui est celui de l’Amérique. Comme nous l’avons vu, ne serait-ce qu’un échec mineur comme celui de Somalie ou une victoire tronquée et incomplète dans les Balkans suffisent à jeter un doute sur la crédibilité des États-Unis. L’incapacité à définir une stratégie de sécurité militaire et stratégique mondiale cohérente au cours de l’après-guerre froide a généré des contestations. Des États qui cherchent à établir des hégémonies régionales continuent à sonder les limites du périmètre de sécurité américain. Aucune des études de défense de la dernière décennie n’a vraiment évalué le poids des missions qu’impose la domination mondiale des États-Unis : la défense du territoire national, conduire et gagner des conflits majeurs sur des fronts multiples, conduire des opérations de police qui préservent la paix en vigueur et transformer les forces armées américaines pour tirer parti de la «révolution du monde militaire». Elles n’ont pas non plus quantifié de façon idoine les forces et moyens nécessaires pour remplir ces missions de façon séparée et avec succès. Bien que cela nécessite des analyses plus détaillées, le but de la présente étude est de dessiner les contours des grandes forces et ressources «tous azimuts» nécessaires pour remplir les missions variées qu’exige une stratégie de prééminence américaine aujourd’hui et demain.

 

La défense du territoire national. L’Amérique doit défendre son territoire national. Au cours de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a été l’élément clé de la défense du territoire national et elle reste essentielle. Mais le nouveau siècle a apporté avec lui de nouveaux défis. Tout en reconfigurant ses forces nucléaires, les États-Unis doivent aussi contrebalancer les effets de la prolifération des missiles balistiques et des armes de destruction massive qui permettront bientôt à des États de moindre importance de dissuader les actions militaires des États-Unis en menaçant leurs alliés et le territoire américain lui-même. De toutes les missions actuelles et nouvelles des États-Unis, celle-ci doit avoir la priorité. Les conflits majeurs. Deuxièmement, les États-Unis doivent conserver suffisamment de forces capables de se déployer rapidement et de conduire victorieusement plusieurs conflits majeurs simultanés tout en étant capables de riposter à des circonstances inattendues dans des régions où ils n’ont pas de bases avancées. Cela rappelle la norme «deux guerres» qui a été la base de la planification militaire au cours de la décennie écoulée. Pourtant, cette norme-là doit être mise à jour pour prendre en compte de nouvelles réalités et de nouveaux conflits potentiels. Les missions de police. Troisièmement, le Pentagone doit conserver des forces pour préserver la paix actuelle de façon moins consommatrice que la conduite de campagnes sur des théâtres majeurs. Une décennie d’expérience et les politiques de deux administrations ont démontré qu’il faut accroître le volume de telles forces pour faire face aux exigences des nouvelles missions à long terme de l’Otan dans les Balkans, sur la zone d’interdiction de vol et autres missions en Asie du Sud-Ouest 6 ainsi que d’autres missions de présence dans d’autres régions vitales d’Asie orientale. Ces missions sont aujourd’hui les plus fréquentes et exigent des forces configurées pour le combat tout en étant capables de tenir dans la durée des opérations de police indépendantes. La transformation des forces armées américaines. Finalement, le Pentagone doit dès maintenant commencer à tirer parti de ce qu’on appelle la «révolution dans le domaine militaire», initiée par l’introduction de techniques de pointe dans les systèmes militaires. Il faut considérer cet aspect des choses comme une mission séparée et essentielle qui mérite de mobiliser.

 

Les forces armées américaines actuelles sont mal préparées à remplir ces quatre missions. Au cours de la décennie écoulée, les efforts visant à définir et bâtir des défenses antimissiles efficaces ont été mal conçus et insuffisamment financés. L’administration Clinton a proposé de profondes réductions des forces nucléaires sans avoir suffisamment analysé l’évolution de l’équilibre mondial des forces nucléaires. Pendant que les États-Unis, maintenant, conservent en général suffisamment de forces d’active et de réserves pour faire face à la norme traditionnelle des «deux guerres», ce n’est vrai qu’au plan théorique et dans les conditions géopolitiques les plus favorables. Comme les chefs d’état-major des armées l’ont reconnu lors des dépositions devant le Congrès, ils n’ont pas les forces suffisantes pour faire face aux critères d’une guerre double tels que définis par les commandants en chef territoriaux. Il faut revoir en profondeur les exigences que posent les conflits majeurs pour prendre en compte les nouvelles réalités stratégiques. L’une de ces réalités est constituée par les exigences des opérations de maintien de la paix. Faute de mieux les comprendre, la capacité de l’Amérique à conduire des conflits de forte intensité sera battue en brèche. De la même façon le processus de transformation a été traité par-dessus la jambe. Pour faire face aux exigences des quatre missions mises en avant plus haut, il faut que les États-Unis entreprennent une action en deux temps. La tâche immédiate est de reconstruire les forces actuelles en s’assurant qu’elles ont autant d’importance que celles qui précèdent : façonner l’environnement du temps de paix et gagner la guerre sur des théâtres simultanés. Il faut que ces forces soient suffisamment puissantes pour remplir ces missions sans se trouver face à un risque «élevé» voire «inacceptable» comme c’est le cas actuellement. La deuxième tâche est de prendre sérieusement en compte une transformation du ministère de la Défense. Cette tâche-ci devra elle même se faire en deux temps : pour la décennie à venir, voire davantage, les forces armées continueront à faire fonctionner nombre des systèmes actuels, à s’organiser en unités traditionnelles et à mettre en œuvre les concepts opérationnels actuels. Toutefois, cette période de transition devra être le premier pas vers une refonte plus en profondeur. Au cours des quelques décennies à venir, les États-Unis doivent déployer un système de défense antimissile à l’échelle mondiale, découvrir des moyens de prendre le contrôle des «nouvelles frontières communes» de l’espace et du cyberespace ainsi que mettre sur pied de nouvelles forces conventionnelles aptes à faire face à de nouveaux défis stratégiques et à un nouvel environnement technique.

 

 

Les forces nucléaires

 

La sagesse d’aujourd’hui, en ce qui concerne les forces stratégiques de l’après guerre froide, est contenue dans un commentaire de feu Les Aspin, le premier ministre de la Défense de l’administration Clinton. Aspin avait écrit que l’effondrement de l’Union soviétique avait «complètement fait disparaître l’intérêt, pour les États-Unis, de disposer d’armes nucléaires» et «Si aujourd’hui on nous offrait une baguette magique pour faire disparaître les armes nucléaires et le savoir qui les concerne, il est très vraisemblable que nous l’accepterions». Étant donné que les États-Unis sont la première puissance militaire en termes d’armes conventionnelles, on peut comprendre cette position. Mais c’est justement parce que nous possédons une telle puissance que des États opposés de moindre taille et à la recherche d’un avantage qui rétablirait l’équilibre, sont disposés à se doter de leurs propres armes de destruction massive. Quels que soient nos souhaits les plus profonds, la réalité du monde actuel est qu’il n’existe pas de baguette magique susceptible d’éliminer de telles armes (ou de façon plus fondamentale, l’intérêt que présente le fait de s’en doter) et que pour dissuader quiconque d’en user, il faut que les États-Unis aient une capacité nucléaire fiable et prééminente. Alors que la posture officielle des États-Unis en matière nucléaire est restée conservatrice aux termes de la Nuclear Posture Review [Révision de la posture en matière nucléaire] de 1994 et de l’Étude Quadriennale de Défense de 1997, alors que les dirigeants du Pentagone invoquent la permanence d’un besoin de forces de dissuasion nucléaire, l’administration Clinton a pris une série de mesures visant à ébranler la disponibilité et l’efficacité des forces nucléaires américaines. Elle a notamment pratiquement arrêté la mise au point d’armes nucléaires plus efficaces et plus sûres, a fait cesser complètement les essais souterrains et a conduit à l’atrophie le complexe «armement» du ministère de l’Énergie par manque de soutien [financier et logistique]. L’administration a également pris la décision de conserver en service actif les armes actuelles des années au-delà de leur date limite de validité. Lorsqu’on combine ceci avec les réductions des essais en vol et des tests-système des armes elles-mêmes, on se pose quantités de questions à propos de la persistance de la sûreté et de la fiabilité de l’arsenal stratégique du pays. La gestion par l’administration des capacités de dissuasion du pays a été avec justesse décrite par le Congrès comme une «érosion à dessein».  Au lieu d’entretenir et améliorer la dissuasion nucléaire américaine, l’administration Clinton a mis sa confiance en de nouvelles mesures de contrôle de l’armement, tout particulièrement en signant le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires (TITEN). Ce traité proposait un nouveau régime multilatéral s’appliquant à 150 États dont l’effet principal était d’obliger l’Amérique à fournir un parapluie nucléaire mondial permettant à des pays comme le Japon ou la Corée du Sud de ne pas mettre au point d’armes qui sont largement à la portée de leurs compétences scientifiques tout en ne faisant pas grand-chose pour enrayer la prolifération des armes nucléaires. Le Sénat à eu beau refuser de ratifier ce traité, l’administration continue à se conformer à ses exigences fondamentales. Et bien qu’il puisse être sage de continuer pour le moment à observer le moratoire actuel sur les essais nucléaires, parce qu’il faudrait de toute façon des années pour remettre en état les installations d’essais laissées à l’abandon, il s’agit là à terme d’une situation intenable. Si les États-Unis doivent disposer d’une dissuasion nucléaire à la fois efficace et sûre, ils devront procéder à des essais. Ceci dit, de tous les éléments de la posture militaire des États-Unis, ce sont peut-être les armes nucléaires qui ont le plus besoin de remise à niveau. Les armes nucléaires restent un composant essentiel de la puissance militaire des États-Unis, mais il n’est pas évident que l’arsenal actuel soit adapté au monde de l’après-guerre froide qui est en train de se mettre en place. La réflexion stratégique d’aujourd’hui prend en compte bien d’autres éléments que le seul équilibre des forces entre l’Amérique et la Russie. La planification nucléaire américaine et les politiques de contrôle des armements qui y sont liées doivent prendre en compte un plus large éventail de variables que par le passé, dont le nombre croissant de petits arsenaux nucléaires, de la Corée au Pakistan jusqu’à peut-être bientôt l’Iran et l’Irak ainsi qu’une force nucléaire chinoise qui se modernise et monte en puissance. De plus, il se pose la question du rôle que devraient jouer les armes nucléaires dans la dissuasion contre les autres armes de destruction massive comme les armes chimiques et biologiques, sachant que les États-Unis ont renoncé à la mise au point et à l’emploi de ces armes. En outre, il peut être nécessaire de mettre au point une nouvelle famille d’armes nucléaires destinée à faire face à de nouveaux besoins militaires comme le traitement d’objectifs enfouis en profondeur dans le sous-sol ou les blockhaus renforcés que sont en train de construire nombre de nos adversaires potentiels. Il n’y a pas eu non plus d’étude sérieuse sur le rapport avantage / coût du maintien de la «triade» nucléaire traditionnelle. Ce qui est tout d’abord indispensable, c’est une évaluation générale précise des types et du nombre d’armes nucléaires nécessaires aux États-Unis pour faire face à leurs responsabilités dans un monde post-soviétique. En bref, jusqu’à ce que le ministère de la Défense puisse mieux définir ses besoins nucléaires pour l’avenir, une réduction importante de l’arsenal nucléaire américain pourrait bien avoir des conséquences imprévues qui diminueront plutôt qu’elles n’amélioreront la sécurité des États-Unis et de leurs alliés. On pourrait, après étude, envisager des réductions. Mais ce qui devrait in fine déterminer la taille et la nature de nos forces nucléaires, ce n’est pas la parité avec les capacités des Russes, mais la préservation de la supériorité stratégique américaine. Et, cette supériorité acquise, la capacité à dissuader de possibles coalitions hostiles de puissances nucléaires. Il ne faut pas avoir honte de la supériorité stratégique des États-Unis; au contraire, elle sera un élément primordial dans le maintien de la domination américaine dans un monde plus complexe et plus chaotique.

 

Les forces armées des conflits majeurs La seule constante de la planification des forces selon le Pentagone, au cours de la décennie écoulée, a été de reconnaître la nécessité de conserver suffisamment de forces de mêlée pour conduire et gagner, de façon aussi rapide et décisive que possible, des guerres survenant sur des théâtres majeurs, multiples et de manière pratiquement simultanée. Cette constante s’appuie sur deux réalités importantes de l’ordre international actuel. Primo, la retenue qui existait au cours de la guerre froide entre l’Amérique et ses alliés d’un côté et l’Union soviétique de l’autre, qui conduisait à la prudence et dissuadait de s’en prendre de façon directe aux intérêts sécuritaires principaux de chacune des parties, a disparu. Secundo, la guerre conventionnelle reste un moyen qu’envisagent des États agressifs pour tenter de faire évoluer l’ordre international de façon significative. L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 met en évidence deux réalités. Cette invasion aurait été hautement improbable voire impossible dans le contexte de la guerre froide, or l’Irak a submergé le Koweït en seulement quelques heures. Ces deux réalités en ont mis une troisième en évidence : maintenir ou rétablir un ordre favorable dans les régions vitales du globe comme l’Europe, le Moyen- Orient et l’Asie orientale fait peser une responsabilité unique sur les forces armées américaines. La guerre du Golfe et de fait les conflits de moindre amplitude dans les Balkans n’auraient pratiquement pas pu être conduits et gagnés sans le rôle dominant qu’y a joué la puissance militaire américaine. Ainsi, le concept selon lequel les forces armées américaines doivent être modelées pour pouvoir conduire deux conflits de grande intensité a été à juste titre admis comme étant le cœur de la superpuissance américaine depuis la fin de la guerre froide. La logique des précédentes études de défense prévaut encore, et a été clairement définie dans l’Étude Quadriennale de Défense de 1997 qui soutenait ceci : Une armée dimensionnée et équipée en vue de dissuader et de repousser une agression sur plus d’un théâtre d’opérations assure que les États-Unis conserveront assez de souplesse pour faire face à l’imprévisible et à l’inattendu. Une telle capacité est la condition sine qua non de la superpuissance et est essentielle à la crédibilité de notre stratégie générale de sécurité nationale… Si les États-Unis devaient renoncer à cette capacité de repousser une agression sur plus d’un théâtre à la fois, notre statut de puissance mondiale, de partenaire de choix en matière de sécurité et de chef de file de la communauté internationale serait remis en question. En effet, certains alliés considéreraient indubitablement une aptitude à ne conduire qu’une guerre comme le signe que les États-Unis, au cas où ils seraient lourdement engagés ailleurs, ne seraient plus en mesure de les protéger… La capacité à ne conduire qu’une seule guerre risquerait de saper… la crédibilité des engagements sécuritaires des États-Unis dans les régions clés du monde. Ceci pourrait en conséquence inciter nos alliés et nos amis à adopter des politiques et des postures de défense plus éloignées de nous, ce qui affaiblirait le réseau d’alliances et de coalitions sur lequel nous nous appuyons pour défendre nos intérêts à l’étranger. En bref, tout hormis une capacité claire à mener deux guerres de front menace de conduire à une stratégie de non guerre. Malheureusement, la réflexion du ministère de la Défense sur cette nécessité s’est figée au début des années 1990. L’expérience de l’opération Allied Force dans les Balkans laisse penser que dans une certaine mesure la norme sacro-sainte d’une force dimensionnée pour deux conflits risque d’être plutôt insuffisante que redondante. La campagne aérienne du Kosovo a finalement mis en jeu le niveau de forces prévu pour un conflit majeur mais sur un théâtre autre que les deux – Corée et Asie du Sud-Ouest – qui ont inspiré les scénarios des planifications antérieures du Pentagone. De plus, les planificateurs du Pentagone doivent encore prendre en compte de nouveaux théâtres de guerres prévisibles, comme celui d’une défense de Taiwan par les États-Unis face à une invasion ou une attaque punitive chinoise Pour mieux évaluer le volume de troupes nécessaire à la construction d’une paix américaine, il faut que le Pentagone calcule la force nécessaire en tout temps à la défense des intérêts américains en Europe, en Asie orientale et dans le Golfe, et ceci indépendamment pour chaque théâtre. Les actions de nos adversaires dans ces zones n’ont que des relations limitées les unes avec les autres. Il est plus que vraisemblable que ces puissances régionales saisissent l’occasion que leur fournirait le déploiement des forces américaines en un autre endroit pour faire des bêtises. Ainsi la norme de l’aptitude au conflit de haute intensité doit rester le critère de dimensionnement des forces conventionnelles américaines. Ce qui ne signifie pas que cette disposition ait été parfaitement appliquée par le passé : les analyses du Pentagone ont été tour à tour trop optimistes et trop pessimistes. Par exemple, les analyses portant sur les moyens nécessaires à empêcher une invasion par l’Irak du Koweït et de l’Arabie saoudite ont certainement surestimé le volume de forces requis. En revanche, les analyses passées sur la défense de la Corée du Sud pourraient avoir sous-estimé les difficultés d’un tel conflit, en particulier au cas où la Corée du Nord emploierait des armes de destruction massive, ainsi que le prédisent les estimations des services de renseignement. De plus, l’analyse des théâtres de guerres que présente l’étude quadriennale de défense conclut que Kim Jong Il et Saddam Hussein sont tous les deux susceptibles de se lancer dans la guerre – peut-être avec emploi d’armes chimiques ou biologiques, voire d’armes nucléaires – et les États-Unis n’ont entrepris aucun effort pour déposer ces dirigeants manu militari. Dans les deux cas, les simulations de guerre passées du Pentagone n’ont accordé que peu d’attention aux besoins en troupes destinées à faire face non seulement à repousser une offensive mais encore à déposer ces régimes et conduire des opérations de stabilisation d’après-guerre. En bref, la façon dont le ministère de la Défense à appliqué le principe de conduite de deux guerres à la fois n’a pas servi de règle fiable pour déterminer le niveau de force réellement nécessaire. Et bien sûr, les études passées n’ont pas produit d’analyses sur le type d’opérations en Europe, comme on l’a constaté lors de l’opération Allied Force. Étant donné que les études stratégiques passées du Pentagone ont été des exercices budgétaires, il est indispensable de conduire des analyses nouvelles et plus réalistes même que les sacro-saints scénarios à deux guerres. En somme, tout en conservant l’esprit des planifications de force pour deux guerres qui prévalait auparavant, le ministère de la Défense doit entreprendre une étude plus nuancée et plus complète des besoins réels. Les réalités qui ont généré la norme originale des deux guerres perdurent : les adversaires de l’Amérique vont continuer à lutter contre l’établissement d’une paix américaine. Lorsqu’ils trouveront une occasion favorable, comme Saddam Hussein en 1990, ils emploieront leurs forces armées les plus puissantes pour remporter sur le champ de bataille ce qu’ils seraient incapables de remporter dans le cadre d’une compétition pacifique. Et les forces armées américaines restent la cible des efforts de dissuasion, d’offensives visant à les battre ou à les faire partir de la part de puissances régionales agressives.

 

 

Des forces pour des missions « de police»

 

En plus d’améliorer les analyses nécessaires à la quantification des moyens nécessaires à la conduite des conflits majeurs, le Pentagone doit aussi prendre en compte les besoins réels des opérations de police. L’étude quadriennale de défense de 1997 a reconnu que ces missions qualifiées de «circonstances de moindre importance» ou CMI seront fréquemment et inévitablement au menu des forces armées américaines au cours de nombreuses années à venir. «Compte tenu de l’expérience récente et des prospectives de renseignement, on s’attend à ce que les opérations de CMI restent hautement probables dans les 15 à 20 années à venir» concluait cette étude. Et pourtant, ce faisant l’EQD s’est abstenue de dédier des unités à ces missions, faisant perdurer la fiction selon laquelle on peut considérer, en matière de planification des forces, les missions de police comme de «simples à-côtés» des exigences des théâtres de conflits majeurs.

«Les unités américaines doivent être capables de se désengager des conflits de CMI, se remettre en condition et s’engager ensuite dans un conflit majeur en fonction de la chronologie qui s’impose» affirmait l’étude. L’opération Allied Force dans les Balkans a mis en évidence les lacunes de cette approche. Justement parce que les troupes engagées là-bas ont été incapables de se retirer, se remettre en condition et se redéployer ailleurs, et parce que cette opération a mobilisé une grande partie des avions de l’armée de l’Air, le comité des chefs d’état-major en a conclu que les États-Unis ont fait courir un risque «inacceptable» au cas où une guerre se serait déclenchée sur un autre théâtre. Ainsi, pour faire face aux réalités de multiples opérations de police, il faudrait y affecter en permanence des unités de l’armée américaine. On ne peut pas non plus résoudre le problème en se contentant de se retirer des missions de police en cours ni en décidant de ne pas y prendre part à l’avenir. En fait, se retirer des missions en cours à l’heure actuelle pourrait se révéler problématique. Bien que les opérations d’interdiction de survol du Nord et du Sud de l’Irak se déroulent sans interruption depuis presque une décennie, elles restent un élément essentiel de la stratégie et de la posture militaire des États-Unis dans la région du golfe Persique. Mettre fin à ces opérations reviendrait à offrir à Saddam Hussein une grande victoire, ce à quoi répugnerait tout dirigeant américain. De la même façon, se retirer des Balkans remettrait en question la domination américaine en Europe et par là même la survie de l’Otan. Bien qu’aucune de ces missions ne représente une menace mortelle, elles engagent directement les intérêts américains en matière de sécurité nationale tout autant qu’elles mettent en danger les intérêts moraux des États-Unis. De plus, ces missions de police sont beaucoup plus compliquées et susceptibles de générer de la violence que les missions traditionnelles de «maintien de la paix». Premièrement, elles exigent l’autorité politique américaine plutôt que celle des Nations Unies comme le démontre l’échec de la mission de l’ONU dans les Balkans et le relatif succès des opérations de l’Otan dans cette région. Les États-Unis ne peuvent pas non plus prétendre à une posture de neutralité à l’instar des Nations Unies. La prépondérance de la puissance américaine est telle et ses intérêts dans le monde si étendus qu’ils ne peuvent prétendre se désintéresser des issues politiques dans les Balkans, dans le golfe Persique ou même lorsqu’ils déploient leurs troupes en Afrique. Finalement, ces missions exigent des forces essentiellement dimensionnées pour le combat. Alors qu’elles exigent aussi du personnel ayant des compétences en langues étrangères, en logistique et autres savoir-faire en matière de soutien, la première exigence de ces missions est, comme dans les Balkans, d’établir la sécurité, la stabilité et l’ordre. Les troupes américaines doivent en particulier être considérées comme faisant partie d’une force à la puissance écrasante. Après une décennie d’expérience tant des exigences des missions de police en cours que de l’environnement politique chaotique de l’après-guerre froide, le ministère de la Défense est plus qu’en mesure de produire un bilan utile pour l’évaluation des besoins généraux en troupes engagées en missions de police. Alors qu’une partie de la solution consiste à redéployer les forces existantes, on ne peut échapper à la conclusion selon laquelle ces nouvelles missions auxquelles on ne s’attendait pas lorsque a commencé la réduction des moyens de la Défense il y a dix ans exigent une augmentation générale des tableaux d’effectifs et de dotation des forces armées des États-Unis.

 

 

La reconversion des forces

 

Le quatrième élément de la posture militaire des États-Unis, et certainement la clé des espoirs à long terme de l’extension de la Pax Americana actuelle, est la mission qui consiste à reconvertir les armées américaines pour faire face aux nouveaux défis géopolitiques et techniques. Alors que la directive principale dans le sens de cette reconversion sera la mise sur pied et le déploiement d’un système mondial de défenses antimissile, les effets des techniques de l’information et d’autres techniques de pointe promettent de révolutionner la nature des armées conventionnelles. De plus, la nécessité de créer des systèmes d’armes optimisés en vue d’opérations dans le théâtre du Pacifique imposera des exigences radicalement différentes de celles en vigueur actuellement pour les systèmes d’armes conçus pour la guerre sur un théâtre européen et ces nouveaux systèmes d’armes tel le chasseur F-22 qui ont été eux aussi conçus pour les besoins de la fin de la guerre froide.

Bien que le concept de base présidant à un système de défense antimissile mondial en mesure de protéger les États-Unis et leurs alliés face à une menace de missiles plus petits et moins sophistiqués ait bien été pris en compte depuis la fin des années 1980, on a gaspillé une décennie à mettre au point les techniques indispensables. En fait, la recherche sur les éléments clés d’un tel système, en particulier ceux qui devront opérer depuis l’espace, a été soit ralentie soit complètement arrêtée, ce qui fait que le déploiement de solides systèmes de défense antimissile reste un projet à long terme. Toute autre raison mise à part, il faut considérer la mission de création d’un tel système de défense antimissile comme une affaire de reconversion militaire. Comme nous le démontrerons de façon plus complète par la suite, des défenses efficaces contre les missiles balistiques seront l’élément central de l’exercice de la puissance américaine et de la projection outre-mer des forces armées des États-Unis. Sans elles, des États de faible puissance mettant en œuvre de petits arsenaux de missiles balistiques rustiques équipés de têtes nucléaires élémentaires ou d’autres armes de destruction massive seront en mesure de dissuader les États-Unis d’utiliser leurs forces conventionnelles , quels que soient les avantages techniques ou autres dont ils pourraient bénéficier. Même si de tels ennemis ne sont capables de menacer que les alliés des Américains plutôt que le territoire national des États Unis lui-même, la capacité de projection de l’Amérique serait grandement compromise. Hélas ! Ni les stratèges de l’administration [Clinton] ni les planificateurs du Pentagone ne semblent avoir pris en compte cet aspect élémentaire des choses. Visiblement, les efforts entrepris pour financer, concevoir et mettre au point un système efficace de défense antimissile ne donnent pas l’impression d’un sentiment d’urgence. La première tâche de la reconversion des forces armées américaines pour faire face aux réalités techniques et stratégiques du siècle qui commence est pourtant la mise sur pied d’un tel système. La création d’un système antimissile mondial n’est pas la seule priorité en matière de reconversion. Il est presque aussi urgent de reconfigurer les forces conventionnelles. Car, bien que les forces américaines possèdent des capacités et jouissent d’avantages qui surpassent de loin ceux de nos plus riches et plus proches alliés, sans compter ceux de nos ennemis potentiels déclarés, la combinaison des évolutions techniques et stratégiques qui caractérisent le nouveau siècle met en danger lesdits avantages. Les forces conventionnelles actuelles des États-Unis maîtrisent un paradigme finissant de la guerre marqué par la prédominance des blindés, des porte-avions, en particulier en ce qui concerne les aéronefs tactiques pilotés, qui commence à être supplanté par un nouveau paradigme marqué, lui, par les frappes de précision à longue distance et la prolifération des techniques de missiles. L’ironie de la chose, c’est que ce sont les États-Unis qui ont été les pionniers de cette forme de guerre conventionnelle de haute technicité : elle a pris corps lors de la guerre du Golfe de 1991 et s’est affirmée davantage lors des opérations de la dernière décennie. Même la campagne aérienne «Allied Force» au Kosovo a montré une version déformée du paradigme de guerre en cours d’émergence. Pourtant, même si ces capacités d’innovation sont ce qui reste des investissements commencés au milieu et à la fin des années 1980, le rythme d’innovation du Pentagone s’est notablement ralenti au cours de la dernière décennie. Ceci est dû en partie à la réduction des budgets de la Défense, à l’écrasante domination actuelle des forces américaines et à la multiplication des missions de police. Et sans le défi impérieux que posait la menace militaire soviétique, le besoin d’innovation s’est fait moins pressant. Toutefois, on distingue clairement un éventail de nouveaux défis potentiels. L’armée chinoise, en particulier, cherche à tirer profit de la révolution dans le domaine militaire pour faire disparaître, par exemple, les avantages américains en matière de puissance navale et aérienne. Si les États-Unis tiennent à conserver leur avance technique et tactique actuelle en matière de conflits conventionnels de grande intensité, il faut considérer l’effort d’adaptation comme une mission aussi urgente que celle qui consiste à se préparer aux conflits potentiels des théâtres actuels ou aux missions de police. En fait, il faut lui consacrer une quantité significative de forces et de ressources budgétaires à part au cours des vingt ans à venir.

 

De plus, le processus d’adaptation doit relever de l’évaluation de la stratégie et des buts politiques des États-Unis. Par exemple, en tant que chef de file d’un réseau mondial d’alliances et de partenariats stratégiques, les forces armées des États-Unis ne peuvent se replier dans la «forteresse Amérique». Ainsi, alors que les frappes stratégiques de précision à longue distance joueront vraisemblablement un rôle accru lors des opérations militaires américaines, les forces armées des États-Unis doivent rester déployées en quantité à l’étranger. Pour rester à la tête d’un éventail de coalitions, les États-Unis doivent prendre leur part des risques auxquels leurs alliés font face. On va devoir inévitablement accorder moins de confiance à la sécurité garantie seulement par des projections de forces depuis la métropole. En outre, le processus d’adaptation devrait se dérouler dans un esprit d’émulation au sein des armées et entre les approches par armée et inter-armées. Les techniques nouvelles peuvent inévitablement créer le besoin d’organisations militaires entièrement nouvelles. Le présent rapport aborde plus loin que l’émergence de l’espace comme un théâtre de guerre de première importance va par nécessité imposer à terme l’idée selon laquelle il sera sage de créer une «armée de l’espace» séparée des autres armées. Jusqu’à présent, le ministère de la Défense a essayé une approche prématurément interarmées de l’adaptation des forces. Bien qu’il soit certain que les nouvelles techniques permettent une combinaison plus étroite des capacités traditionnelles des armées, nous sommes encore trop près du début du processus d’adaptation pour faire taire ce qu’il y aurait de salutaire et générateur d’émulation dans la «rivalité interarmées». Étant donné que les armées en tant que telles sont les institutions militaires les mieux adaptées à la mise à disposition des forces destinées à remplir les missions spécifiques qu’exige la stratégie des États-Unis, elles sont de fait les plus à même d’être les moteurs de l’adaptation et du changement dans le contexte des exigences qui perdurent en matière de missions. Enfin, il faut se souvenir que le processus de reconversion est effectivement un processus : même la perception la plus visionnaire des forces armées du futur doit reposer sur la compréhension de ce que sont les forces d’aujourd’hui. En termes plus généraux, il paraît vraisemblable que le processus d’adaptation prendra plusieurs décennies et que les forces armées américaines continueront à employer beaucoup, si ce n’est la plus grande partie, des systèmes d’armes actuels pendant encore dix ans ou plus. Ainsi, on peut s’attendre à ce que le processus de reconversion soit en fait un processus en deux phases : d’abord une période de transition, ensuite une transformation plus complète. Le tournant interviendra au moment où les nouveaux systèmes d’armes entrant en service deviendront les plus nombreux, peut-être au moment où, par exemple, les aéronefs sans pilote seront aussi nombreux que les avions avec pilote embarqué. À cet égard, le Pentagone devrait faire attention avant d’investir massivement dans de nouveaux programmes, par exemple de chars, d’avions, de porte-avions qui engageraient les forces américaines dans une doctrine actuelle de la guerre pour de nombreuses décennies à venir. 

 

En conclusion, il reste clair que ces quatre missions essentielles visant à préserver la prééminence militaire des États-Unis sont totalement distinctes les unes des autres. On ne peut en considérer aucune comme une «composante mineure» des autres même si elle y est étroitement liée et peut, dans certains cas, faire appel à des forces similaires. En corollaire, ne pas fournir suffisamment de forces pour remplir ces quatre missions pourrait avoir pour conséquence d’obérer la stratégie des États-Unis. Ne pas bâtir de défenses antimissiles ferait courir de graves risques à l’Amérique et à ses alliés et compromettrait l’exercice du pouvoir américain outre-mer. Des forces conventionnelles insuffisantes pour conduire simultanément des engagements sur plusieurs théâtres ne préserveraient pas les intérêts mondiaux des États-Unis et de leurs alliés. Négliger ou abandonner les missions de police augmenterait la probabilité de déclenchement de guerres de plus grande ampleur et inciterait des tyranneaux à défier les intérêts et les idéaux américains. Et ne pas se préparer à relever les défis de demain aurait pour conséquence de voir rapidement disparaître la Pax Americana.

 

 

 

III  / Le redéploiement des forces actuelles

 

Malgré le caractère central des conflits majeurs dans la planification militaire conventionnelle, il est devenu cruellement évident que l’armée américaine aura d’autres rôles de premier plan à jouer pour bâtir une paix américaine durable. La présence de troupes américaines dans les régions cruciales de la planète est la manifestation de l’étendue du statut de superpuissance des États-Unis et de leur rôle de garant de la liberté, de la paix et de la stabilité. Notre rôle est primordial dans le modelage de l’environnement de sécurité en temps de paix et l’on ne saurait y renoncer sans en payer le prix élevé : il sera difficile voire impossible de conserver un rôle de garant mondial sans assurer une présence conséquente partout outre-mer. Nos alliés, pour qui les problèmes régionaux sont d’importance capitale, douteraient de notre volonté de défendre leurs intérêts si les troupes américaines se retiraient dans une Forteresse Amérique. Tout aussi important : notre réseau mondial d’alliances fournit les moyens les plus efficaces d’exercice de la domination mondiale des États-Unis. Les bénéfices compensent largement les charges. Que ce soit par des bases permanentes ou en procédant par déploiements en rotations, les opérations outre-mer des forces américaines et alliées constituent la première ligne de défense de ce qu’on peut appeler le «périmètre de sécurité des États-Unis». Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, ce périmètre s’est étendu lentement mais inexorablement. En Europe, l’Otan s’est étendue en accueillant trois nouveaux membres et en recevant un grand nombre de membres «invités» par le truchement du programme de Partenariat pour la Paix. Des dizaines de milliers de soldats des États-Unis, de l’Otan et des pays alliés patrouillent dans les Balkans et y ont conduit nombre d’actions significatives. En effet, la région est en voie de devenir un protectorat de l’Otan. Dans la région du Golfe Persique, la présence des forces américaines aux côtés d’unités britanniques et françaises est devenue une donnée semi-permanente de la vie. Bien que la mission immédiate de ces forces soit de faire respecter les zones d’interdiction de survol au-dessus du nord et du sud de l’Iraq, elles représentent l’engagement à long terme des États-Unis et de leurs principaux alliés dans une région d’importance vitale. En fait, les États-Unis cherchent depuis des décennies à jouer un rôle plus durable dans la sécurité régionale du Golfe. Alors que le conflit non réglé avec l’Iraq lui donne une justification immédiate, le besoin d’une présence militaire américaine significative dans le Golfe va au-delà de la question du régime de Saddam Hussein. En Asie orientale, le schéma des opérations militaires américaines est en train de glisser vers le sud : au cours des dernières années, on a déployé des forces navales significatives dans la région de Taiwan en réponse à une provocation chinoise, et maintenant un contingent américain appuie la mission que conduit l’Australie au Timor oriental. Partout sur la planète, la tendance est à un élargissement du périmètre de sécurité des États-Unis, ce qui conduit à de nouveaux types de missions. Il faut que le positionnement des bases américaines réponde à ces réalités. Or le réseau mondial des installations militaires américaines s’est réduit alors que le périmètre des intérêts sécuritaires américains s’est étendu. Les forces armées des États-Unis sont loin d’être positionnées de manière idéale pour répondre aux besoins du moment mais le Pentagone reste attaché au niveau de forces prépositionnées peu en rapport avec les capacités militaires ou les réalités de l’instant. La campagne aérienne du Kosovo en donne un exemple criant : pendant l’opération Allied Force, les avions de combat des États-Unis et de l’Otan ont été disséminés sur tout le continent européen et même dans la zone asiatique de la Turquie. Ils ont été obligés de se lancer dans un schéma d’opération très dispersé et très compliqué qui a nécessité beaucoup d’efforts de ravitaillement et a obéré l’ampleur de la campagne elle-même. Ceci en raison d’un manque de bases aériennes adéquates en Europe du SudEst. Il faut revoir en profondeur le réseau d’installations et de déploiements militaires américains outre-mer. Il faut de la même façon reconsidérer la structure des forces des États-Unis à la lueur de l’évolution des missions de l’armée américaine. Il faut rationaliser l’ensemble de la structure des forces armées pour prendre en compte le fait que leur présence en avant-postes éloignés ou en patrouilles outre-mer peut présenter autant d’importance que leurs missions de guerre, notamment en Europe. Les nécessités de la stabilisation des Balkans, l’élargissement de l’Otan, Partenariat pour la Paix compris, font qu’il n’est pas réaliste de croire que les forces américaines en Europe sont disponibles pour faire face à d’autres crises comme le présume la planification officielle du Pentagone. Le défi permanent de l’Iraq fait qu’il ne serait pas sage de réduire de façon importante la présence militaire dans le Golfe. La protection du périmètre de sécurité des États-Unis, aujourd’hui comme demain, va imposer des changements dans les opérations américaines outre-mer. Il faut considérer les forces armées américaines positionnées à l’extérieur ou en déploiements par rotations autour du monde comme la première ligne de défense des États-Unis. Elles assurent la reconnaissance et la sécurité contre la perspective d’aggravation des crises et mènent des opérations de stabilisation qui empêchent leur déclenchement. Il faut que ces forces armées soient des plus opérationnelles et maîtrisent les savoir-faire de combat les plus affûtés. Les forces configurées pour la guerre sont les seules à manifester aux yeux de nos alliés notre engagement à leurs côtés pour la défense de leurs intérêts. Seulement, elles doivent aussi être hautement adaptables et mobiles, elles doivent être largement polyvalentes. Elles sont la cavalerie de la nouvelle frontière américaine. Dans l’éventualité d’un conflit de grande intensité, elles doivent être capables de modeler le champ de bataille pendant que les renforts stationnés en Amérique se déploient afin de porter les coups décisifs à l’ennemi. Il ne suffit pas de les redéployer pour mettre en évidence un changement du paysage stratégique, il faut également les réorganiser et les structurer pour les faire cadrer avec leurs nouvelles missions et prendre en compte les techniques nouvelles.

 

L’Europe

 

À la fin de la guerre froide, les États-Unis ont maintenu la présence de plus de 300 000 hommes en Europe comprenant deux corps d’armée et 13 escadres aériennes auxquels il faut ajouter un éventail de sous-groupements stationnés essentiellement en Allemagne. La plaine centrale d’Allemagne était le principal théâtre d’opérations de la guerre froide, et sauf échange nucléaire à outrance, la principale menace pour les États-Unis et leurs alliés consistait en une invasion de l’Europe occidentale par les blindés soviétiques. L’Allemagne est aujourd’hui réunifiée, la Pologne et la République tchèque sont membres de l’Otan et l’armée russe s’est repliée aux portes de Moscou et est engagée principalement dans le Caucase et d’une façon plus générale vers le sud. Bien que l’Europe du Nord et l’Europe centrale soient plus stables aujourd’hui qu’à n’importe quel moment de l’histoire, l’essentiel des forces américaines en Europe restent stationnées au nord, soit une armée de théâtre et un corps de deux divisions lourdes en Allemagne avec seulement cinq escadres aériennes auxquelles il faut ajouter une poignée de plus petites unités d’autre nature. Seulement, alors que l’Europe du Nord et l’Europe centrale sont remarquablement stables, que l’Allemagne de l’Est, la Pologne et la République tchèque sont rentrées dans le courant général de la vie politique, économique et culturelle européenne, la situation de l’Europe du Sud-Est a connu des soubresauts qui perdurent. Les Balkans, et l’Europe du Sud-Est en général, présentent l’obstacle principal à la création d’une Europe «libre et entière» de la Baltique à la Mer Noire. Le retard à instaurer la sécurité et la stabilité en Europe du Sud-Est a non seulement empêché de consolider la victoire au cours de la guerre froide, mais encore a installé une zone de violences et de conflits et a introduit l’incertitude sur le rôle de l’Amérique en Europe. Au lieu d’admettre la nécessité de reconfigurer les forces américaines en Europe et de les redéployer depuis le nord vers le sud-est, la politique actuelle a été de faire stationner par rotations les unités dans les Balkans, mettant ainsi à mal leur disponibilité pour d’autres missions et mobilisant une portion croissante d’un volume de forces déjà notablement réduit.

 

Dans le même temps, le déploiement, qui perdure, de troupes dans les Balkans, reflète un engagement de l’Amérique dans la sécurité de la région. En refusant de considérer ces déploiements comme un glissement de la présence permanente des États-Unis en Europe, l’administration Clinton a accru de façon exponentielle la charge qui pèse sur les forces armées. Malgré l’axe changeant des conflits en Europe [de l’est vers le sud-est (NdT)], il demeure nécessaire de conserver des troupes en Europe du Nord et en Europe centrale. La région est stable, mais une présence américaine continue aide à assurer les principales puissances européennes, notamment l’Allemagne, de ce que les États-Unis restent concernés de façon durable par la sécurité du continent. Ceci est particulièrement important à la lueur d’un mouvement européen naissant vers une «identité» et une politique de défense indépendante. Il est essentiel que l’Otan ne soit pas remplacée par l’Union Européenne, ce qui laisserait les États-Unis sans voix au chapitre en matière de sécurité européenne. De plus, nombre des implantations et des installations assurent une infrastructure de soutien aux forces américaines à travers toute l’Europe et aux renforts en cas de crise. Des bases en Angleterre ou en Allemagne jusqu’aux quartiers généraux et unités de l’armée de Terre en Belgique et en Allemagne, une grande partie du réseau actuel de bases américaines en Europe du Nord et centrale garde la pertinence qu’il avait au temps de la guerre froide. Il faut toutefois introduire des changements qui reflètent le glissement très important en matière de besoins sécuritaires. L’armée de Terre américaine en Europe (USAREUR) devrait passer d’un simple corps d’armée à deux divisions lourdes et leurs unités d’appui et de soutien à un groupe d’unités interarmes modulables de la taille d’une brigade capables d’agir de façon indépendante après projection à des distances opérationnelles. Les unités de l’armée de l’Air en Europe doivent entreprendre le même type de réorientation. Il faudrait conserver l’infrastructure actuelle en Angleterre et en Allemagne. Il faut sensiblement améliorer la base aérienne de l’Otan à Aviano en Italie qui est depuis longtemps la base principale des opérations aériennes dans les Balkans. En ce qui concerne les infrastructures terrestres, il faut étudier sérieusement l’installation d’une base aérienne de l’Otan et des États-Unis en Hongrie pour servir d’appui vers l’Europe centrale et du Sud. En Turquie, il faut aussi agrandir et améliorer la base aérienne d’Incirlik d’où part l’opération Northern Watch [Surveillance du Nord : l’opération d’occupation de l’espace aérien Iraqien par les forces anglo-américaines renforcées par des avions d’autres nations de l’Otan, comme la France (NdT)]. Il faudrait peut-être la renforcer par une autre base aérienne en Turquie orientale. Bien que les unités américaines de la Marine et du Corps des Marines opèrent en général par cycles réguliers de déploiements dans les eaux européennes, elles s’appuient sur un réseau de bases navales permanentes dans la région, en particulier en Méditerranée. Il faut conserver ces bases et il faudrait en outre envisager d’établir une présence plus forte dans la Mer Noire. Au moment où l’Otan s’élargit et où la grille des opérations militaires des États-Unis en Europe continue à glisser vers le sud et l’est, il est certain que la présence navale américaine va s’intensifier en Mer Noire. Cependant, ainsi que nous l’examinerons en détail plus loin, il faudrait que cette présence repose moins souvent sur celle de groupements navals complets.

 

 

Le Golfe Persique

 

Au cours de la décennie qui a suivi la Guerre Froide, le Golfe Persique et sa région ont été le siège d’une progression géométrique de la présence des forces armées américaines atteignant un pic de plus de 500 000 hommes lors de l’opération Tempête du Désert mais ne descendant que rarement au-dessous de 20 000 hommes au cours de la période intermédiaire. Basés en Arabie saoudite, au Koweït, et dans d’autres États voisins, autour de 5 000 aviateurs et une flotte importante de divers aéronefs de l’armée de l’Air patrouillent dans les cieux dans le cadre de l’opération Southern Watch [Surveillance du Sud], souvent renforcés par des avions de la Marine opérant depuis des porte-avions déployés dans le Golfe et, lors des frappes en réponse aux provocations périodiques de Saddam Hussein, de missiles de croisière lancés depuis des navires de surface et des sous-marins. Les vols depuis la Turquie dans le cadre de l’opération Northern Watch mettent également en jeu des forces conséquentes, ce qui débouche en fait souvent sur des actions de combat. Après huit ans d’opérations d’interdiction de survol, on a peu de raisons de s’attendre à ce que la présence aérienne américaine se réduise de façon significative tant que Saddam Hussein restera au pouvoir. Les sensibilités nationales saoudiennes ont beau imposer que les forces stationnées dans le royaume gardent le statut d’unités tournantes, il est maintenant établi qu’il s’agit d’une mission semi-permanente. D’un point de vue américain, l’intérêt de telles bases subsistera même après que Saddam aura quitté la scène. À long terme, l’Iran pourrait s’avérer une menace aussi grave pour les intérêts américains dans le Golfe que l’a été l’Iraq. Et même si les relations entre les États-Unis et l’Iran venaient à s’améliorer, conserver des forces prépositionnées dans la région resterait un élément essentiel de la stratégie américaine compte tenu des intérêts à long terme des États-Unis dans la région. Près de dix ans après la fin de la Guerre du Golfe, les opérations d’interdiction de survol perdurent au-dessus du nord et du sud de l’Iraq. Outre les aéronefs qui font respecter les interdictions de survol, les États-Unis maintiennent au Koweït ce qui constitue une force terrestre presque permanente. Un groupement tactique lourd pratiquement de la taille d’une brigade tourne en moyenne quatre fois par an pour des manœuvres et des exercices conjoints avec l’armée koweitienne, ce qui fait que certains commandeurs pensent maintenant qu’en conjonction avec la flotte de l’opération Southern Watch, on protège le Koweït lui-même contre toute attaque venant d’Iraq. On pourrait réduire de façon significative tout risque de répétition d’une invasion surprise du pays par l’Iraq, comme celle de 1990, au prix d’un renforcement minime des effectifs, de cantonnements plus permanents et de la continuation de l’imposition du respect des zones d’interdiction de survol et de passage à terre. En rationalisant la présence des forces aériennes basées à terre dans la région, on pourrait réduire le besoin de présence de porte-avions dans la zone. Comme le prouvent les récentes frappes contre l’Iraq, l’arme favorite des expéditions punitives est le missile de croisière complété par des frappes d’avions furtifs et des frappes à plus longue portée par des avions de l’armée de l’Air. Les appareils opérant depuis des porte-avions sont très utiles pour poursuivre une campagne commencée par des missiles et des avions furtifs, ce qui prouve qu’un groupe de combat capable de lancer plusieurs centaines de missiles de croisière est, dans le Golfe, la présence navale la plus adaptée. Avec une présence significative de forces terrestres au Koweït, on pourrait également réduire le besoin de présence de la Marine dans le Golfe.

 

 

L’Asie Orientale

 

La planification actuelle des forces américaines prévoit le pré-positionnement d’environ 100 000 hommes en Asie, mais ceci reflète davantage l’inertie du Pentagone et l’héritage de la guerre froide qu’une réflexion sérieuse sur les besoins stratégiques actuels de la Défense. La perspective est que l’Asie orientale va prendre une importance croissante marquée par l’essor de la puissance chinoise alors que les forces américaines pourraient baisser en effectifs. La sagesse populaire veut que le détachement de 37 000 hommes stationnés en Corée du Sud n’est là que pour éviter une invasion venue du nord. Ceci reste la mission centrale du détachement, mais ces hommes sont aujourd’hui les seules forces américaines permanentes sur le continent asiatique. Ils garderont un rôle crucial dans la stratégie américaine en cas d’unification de la Corée, au moment de l’essor de la puissance militaire chinoise. Alors que l’unification de la Corée pourrait militer pour une réduction de la présence américaine dans la Péninsule et une révision de la posture des troupes américaines en Corée, il faudrait que ces changements se traduisent par une réelle évolution de leur mission – compte tenu des réalités techniques – et non par la fin de cette mission. De plus, dans le cadre de tout scénario réaliste pour l’après-unification, il est vraisemblable que les forces américaines auront à jouer un rôle stabilisateur en Corée du Nord. Il est trop tôt pour spéculer sur la taille exacte et la composition d’une présence américaine en Corée dans l’après-unification, mais il n’est pas trop tôt pour admettre que la présence des troupes américaines en Corée joue un rôle stratégique à plus long terme. Pour le moment, toute réduction des capacités du détachement américain dans la péninsule serait une erreur. Il faut au contraire les renforcer, notamment en ce qui concerne leur aptitude à s’opposer aux attaques de missiles et à limiter les effets de la puissance de la colossale artillerie nord-coréenne. À terme, ou au moment de l’unification, la structure de ces unités va évoluer et le niveau de leurs effectifs va fluctuer, mais il faudrait que la présence américaine perdure dans cette corne de l’Asie. Un raisonnement analogue prône le maintien de forces conséquentes au Japon. Au cours des dernières années, la présence de forces importantes à Okinawa est devenue source de controverses de plus en plus vives en politique intérieure japonaise. Et alors qu’on a pris des engagements pour ménager les susceptibilités locales, il reste primordial de conserver les capacités qu’offre la présence des troupes américaines à Okinawa. Si les États-Unis doivent rester le garant de la sécurité en Asie du Nord-Est et rester dans une alliance de facto avec les deux piliers essentiels que sont le Japon et la Corée, il est essentiel de conserver des troupes prépositionnées. En Asie du Sud-Est, les forces américaines sont trop dispersées pour pouvoir faire face de manière adéquate aux exigences croissantes de la sécurité. Depuis leur retrait des Philippines en 1992, les États-Unis n’ont plus de présence significative permanente en Asie du Sud-Est. Les forces américaines d’Asie du Nord-Est ne peuvent pas non plus opérer facilement en Asie du Sud-Est ni s’y déployer rapidement, en tout cas pas sans faire courir des risques à leur engagement en Corée.

 

Exception faite des patrouilles de routine de la Marine et du Corps des Marines, la sécurité de cette zone stratégiquement importante et de plus en plus agitée a souffert de la négligence des États Unis. Comme l’a prouvé la crise du Timor oriental, même nos alliés les plus puissants de la région, du Japon à l’Australie en passant par la Corée du Sud, ne disposent que de capacités limitées et de peu de moyens de projection rapide de leurs forces ou de leur soutien dans la durée. Dans le même temps, la crise du Timor oriental et la question plus générale des réformes politiques en Indonésie et en Malaisie soulignent l’instabilité de la région. Enfin, l’Asie du Sud-Est est depuis longtemps une zone de grand intérêt pour la Chine. Ces dernières années, elle y a graduellement intensifié sa présence et ses actions. Accroître la puissance militaire en Asie orientale est la clé qui permettra de faire face à l’arrivée de la Chine au statut de grande puissance. Pour que cela se fasse de manière pacifique, les forces armées américaines doivent conserver leur prééminence militaire et rassurer par là nos alliés de la région. En Asie du Nord-Est, les États-Unis doivent conserver et renforcer leurs liens avec la République de Corée et le Japon. En Asie du Sud-Est, seuls les États-Unis peuvent contrôler des puissances régionales comme l’Australie, l’Indonésie, la Malaisie et d’autres encore. Ce sera une tâche difficile qui exige de prendre en compte les sentiments nationaux, mais on peut y parvenir grâce à l’émergence de nouveaux gouvernements démocratiques dans la zone. En garantissant la sécurité de nos alliés actuels et des nouveaux régimes démocratiques, les États-Unis peuvent s’assurer que l’émergence de la Chine sera pacifique. En fait, à terme, la puissance des États-Unis et de leurs alliés dans la région peut ouvrir la voie au processus de démocratisation de la Chine elle-même. En somme, il est temps d’accroître la présence des forces américaines en Asie du Sud-Est. Le contrôle des lignes de communication qui permettent l’accès à des économies en croissance rapide, permet de protéger la stabilité régionale tout en favorisant le resserrement des liens avec des démocraties balbutiantes et, peut-être plus important, en soutenant la tendance naissante vers la liberté politique, tout ceci fera perdurer les intérêts sécuritaires de l’Amérique. Aucune stratégie américaine ne peut relever le défi de la Chine à la domination régionale des États-Unis si la sécurité que nous apportons à l’Asie du Sud-Est est en pointillés et si la présence militaire américaine est intermittente. C’est pourquoi, augmenter la présence navale en Asie du Sud-Est, quoique nécessaire, ne suffira pas. De même que dans les Balkans, ne s’appuyer que sur des forces alliées ou la rotation de forces américaines lors d’opérations de stabilisation, non seulement augmente la pression sur ces forces, mais encore obère les buts politiques de telles missions. Pour des raisons tant opérationnelles que politiques, il faut absolument prépositionner des forces terrestres et aériennes américaines dans la région. De plus, un retour en Asie du Sud-Est donnera de l’élan au lent processus de construction d’alliances actuellement en cours dans la région. Il est couramment admis que les pays de l’Asie du Sud-Est sont réticents à une alliance régionale de type Otan, mais la réponse régionale à la crise du Timor oriental, y compris celle du nouveau gouvernement indonésien, est encourageante. De fait, des forces venues des Philippines ont relevé celles venues d’Australie comme éléments-guides de la mission de maintien de l’ONU sur place. Et les efforts du Forum Régional Asiatique laissent certainement penser qu’une tendance à une coordination régionale plus étroite pourrait déboucher sur un accord plus durable qui pourrait ressembler à une alliance. Les États-Unis doivent jouer le rôle principal dans ce processus. Une présence militaire américaine renforcée en Asie du Sud-Est serait un aiguillon puissant pour la coopération régionale en matière de sécurité, fournissant l’ossature autour de laquelle prendrait corps une coalition de fait.

 

 

Les bases de déploiement

 

 

En complément des forces stationnées outremer en vertu d’accords à long terme, il faudrait que les États-Unis établissent un réseau de «bases de déploiement» ou «bases opérationnelles avancées» de façon à augmenter le rayon d’action des forces actuelles et à venir. Non seulement une telle approche améliorerait la capacité de projection de forces vers les régions éloignées, mais encore elle permettrait de circonvenir les contraintes politiques, pratiques et financières relatives à l’extension du réseau des bases américaines outre-mer. Ces déploiements sur des bases opérationnelles avancées peuvent aller d’accords relativement modestes avec d’autres pays à de légères améliorations des bases et installations existantes. Le pré-positionnement de matériel accélérerait le déploiement initial et améliorerait la viabilité des forces américaines lors de déploiements à l’occasion de manœuvres, de manœuvres conjointes avec le pays hôte ou lors d’opérations en temps de crise. On pourrait partager le coût de ces améliorations avec le pays hôte et on pourrait le faire figurer comme partie intégrante de l’assistance extérieure des États-Unis en matière de sécurité ; cela réduirait la nécessité pour les forces américaines de se déployer dans des installations «squelettiques».

De telles installations seraient un «accélérateur de puissance» dans le cadre des opérations de projection aussi bien qu’un moyen de renforcer les liens politiques et sécuritaires avec les pays hôtes. À l’heure actuelle, le US Southern Command [SOUTHCOMM, le Commandement unifié «Sud» des États-Unis (Ndt)], commandement régional du Pentagone pour l’Amérique du Sud, est en train de mettre en œuvre un plan de «positionnements opérationnels avancés» pour pallier la perte de la Base aérienne d’Howard dans le cadre du retrait des États-Unis du Panama et du repli depuis la zone du canal. En fait, il sera difficile de soutenir d’efficaces opérations aériennes antidrogue, après la fermeture de la Base d’Howard, jusqu’à ce que soient prises les dispositions relatives aux nouvelles implantations. Pour assurer une totale couverture de la région au titre des opérations antidrogue, le Commandement prévoit d’utiliser des aérodromes qui iront de Porto Rico à l’Équateur. En plus des accords solides qui permettent l’accès suffisant des forces américaines aux aérodromes, il faut que les nouvelles implantations permettent des opérations vingt-quatre heures sur vingt-quatre et par tout temps, qu’elles disposent d’installations adaptées de contrôle aérien, de pistes d’au moins 2 400 mètres de longueur pouvant accueillir de lourds avions de transport, d’installations de ravitaillement en carburant modernes, de services d’intervention d’urgence, de zones de parking adaptées au garage de plusieurs avions de la taille d’un AWACS et qu’elles répondent à plusieurs autres critères, dont posséder des cantonnements et des bureaux sécurisés pour le personnel américain. Et pourtant, le Commandement pense que pour un coût relativement modeste, soit 120 millions de dollars pour les deux premières des trois bases envisagées, et avec un minimum d’effectif permanent, il peut pallier la perte d’une installation stratégique comme Howard. Une récente étude conduite par l’armée de l’Air indique qu’un réseau mondial de bases opérationnelles avancées, peut-être plus sophistiquées et plus adaptées à la guerre que les emplacements antidrogue planifiés par le SOUTHCOM, pourrait coûter de 5 à 10 milliards de dollars à l’horizon 2010. Cette étude avance qu’une partie du coût pourrait être supporté par les pays hôtes soucieux de nouer des liens avec les États-Unis ou qu’on pourrait, en Europe, le considérer comme un des éléments communs à l’Otan et en faire supporter le coût par le budget commun de l’Otan. Alors qu’on pourrait considérer que de telles bases sont clairement un élément de la politique américaine visant à compléter la structure actuelle des bases outre-mer, on pourrait aussi les présenter comme les détachements précurseurs d’une nouvelle structure étendue. Ceci pourrait séduire des alliés ombrageux, comme dans la région du Golfe Persique où un système analogue fonctionne d’ores et déjà, et pour qui des liens étroits avec les États Unis causent des polémiques politiques locales. Cela pourrait aussi accroître l’efficacité des forces américaines actuelles dans une très grande partie de l’Asie du Sud-Est, complétant les opérations navales dans la zone. Un tel réseau accroîtrait notablement la souplesse opérationnelle des États-Unis en cas de guerre.

Les forces navales tournantes

La taille actuelle de la Marine et du Corps des US Marines est d’abord fixée par les exigences de la politique actuelle de rotations. Le besoin permanent de 11 porte-avions reflète la nécessité de conserver en moyenne trois porte-avions déployés en même temps. Mais étant donné que les porte-avions positionnés au Japon sont considérés comme «déployés» même lorsqu’ils sont au port et non en mer, le taux réel de bateaux en mer est plus proche de un pour cinq ou six. De fait, au terme de l’analyse de l’Etude Quadriennale de Défense, les besoins en moyens de la Marine au titre des missions de «présence» dépasse de 20 % les moyens qu’exige la capacité à faire face à deux guerres. Les plans actuels de rotations imposent la présence permanente d’un groupe naval en Asie du Nord-Est et une présence quasi-permanente dans le Golfe Persique et en Méditerranée. Cependant, on demande des changements notoires dans les schémas de rotation et de présence des porte-avions. Étant donné la capacité à cantonner des forces terrestres en Europe et dans le Golfe, et la taille et la nature du théâtre d’Asie orientale, il serait avisé de réduire le taux de présence de porte-avions en Méditerranée et dans le Golfe tout en intensifiant la présence de la marine américaine dans le Pacifique. De plus, il est préférable, pour des raisons stratégiques et opérationnelles, de créer une deuxième grande base navale destinée à un groupe aéronaval dans le Pacifique Sud, peut-être en Australie ou aux Philippines. D’une manière générale, il faudrait, en ce qui concerne les opérations navales et en particulier celles des porte-avions, de mettre davantage l’accent sur le Pacifique occidental. Les déploiements du corps des US Marines suivraient le mouvement. Deuxièmement, il faudrait que la Marine envisage d’autres moyens que des groupes aéronavals pour remplir ses vitales missions de présence. Étant donné que les missiles de croisière sont de plus en plus le moyen principal de frappe de la Marine, la valeur des plates-formes lance-missiles de croisière comme symbole de la puissance des États-Unis dans le monde est en passe de supplanter les porte-avions en matière de valeur dissuasive. Malheureusement, au cours de la réduction qui a suivi la fin de la Guerre Froide, la marine s’est dessaisie de relativement plus de navires de combat de surface et de sous-marins que de porte-avions. Cela a beau être logique dans le cadre d’opérations aéronavales (les croiseurs et les destroyers à protection anti-détection disposent de plus de capacités et ont une portée accrue par rapport aux navires d’ancienne génération, par exemple), cela obère maintenant les capacités de la Marine à évoluer vers de nouveaux moyens de remplir à la fois ses missions de présence et ses éventuelles missions de guerre. De plus, au moment où la Marine lance de nouvelles classes de navires, ses besoins en effectifs, critère important dans la détermination de la longueur des déploiements et par là de toute la politique de rotations, vont se réduire. Le destroyer DD-21 en projet va faire tomber de 300 à 100 hommes le nombre d’hommes d’équipage. Des équipages réduits ainsi que des navires aux performances générales améliorées permettront d’augmenter le rythme des relèves de personnel tout en laissant les bateaux à la mer. Il est beaucoup moins compliqué de mettre sur pied une relève pour 100 hommes, officiers mariniers et officiers, que pour les 6 000 membres d’équipage d’un porte-avions auxquels il faut ajouter ceux de l’escadre aérienne. En somme, les nouvelles capacités offriront de nouvelles perspectives en matière de conduite des missions, ce qui permettra d’augmenter la présence navale tout en réduisant les coûts.

 

 

 



18/10/2018
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