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Emmanuel Thomaso - ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM !

RÈGLE NUMÉRO ZÉRO : ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM !

Emmanuel Thomazo

paru dans lundimatin#214, le 28 octobre 2019
 

petit un

C’est le 6 juin 2019,
Et pour la 65e fois depuis le débarquement allié de 1944 en Normandie,
Le monde libre commémore à tire-larigot sa libération périmée,
Brigitte Macron se pâme devant un plat de ravioles dans la rue où je survis, Caen est en état de siège et j’ai pris une cuite mémorable dans la nuit,
Il est 12 heures 54 minutes et je sors des urgences de la Clinique de la Miséricorde.

Ce matin,
En proie à la gueule de bois,
A l’étroit dans l’open space d’après-guerre où je fonctionne,
Je me suis demandé ce que je faisais là,
Et l’angoisse a commencé a boxer chaque cellule de mon corps,
Et mon âme a commencé à s’enfuir par chaque cellule de mon corps,
Et j’ignore encore par quel miracle j’ai réussi à m’expulser du trou noir qui m’aspirait alors que tout autour les visages de mes collègues se déformaient comme sous l’effet d’étranges effets spéciaux digitaux.

A la suite de quoi j’ai pris mon baluchon et la tangente.

Aux urgences,
L’infirmière aux mains douces m’a dit après prise de pouls, tension et questions :
Grosse cuite, vous ne supportez plus l’alcool…
Non le monde
 j’ai tranché net avec dans la voix des bruits de miroir qui se brise.

Plus tard après attente,
Le médecin de garde m’a prescrit des vitamines et du magnésium,
J’avais l’impression qu’il se foutait de ma gueule,
Mais il a quand même réussi à me convaincre qu’en l’absence de symptômes précis,
Je n’étais pas crédible en malade et il a commencé à me parler de sa thèse traitant de l’effet thérapeutique de l’alexandrin sur la mélancolie.

Pourtant je souffrais vraiment.

Il m’a donné de mauvais coeur 2 jours d’arrêt maladie avant de se lancer dans une tirade sur le trou de la sécu.

Alors j’ai repris mon sac et la fuite.

Et là encore,
Dans le vaste étriqué dehors,
Egaré dans le quadrillage militaire de la ville désertée dans l’attente de Donald, Manu, Angela et autres avatars élus à la tête des peuples par les peuples,
Me faufilant entre les restrictions de circulation,
Je décide de me fixer un but,
Histoire de tuer le temps plutôt que ce qui subsiste de moi.

Je cherche des bananes et une patate douce dans un magasin bio,
Les rayons grouillent de gendarmes mobiles,
Je prends 3 bananes tigrées soldées et en l’absence de patates douces je me résigne à l’igname,
J’achète aussi un radis noir en pensant à quelques amis,
Je me concocte par avance des frites d’ignames marinées féta huile d’olive suivies de bananes flambées au rhum,
Le gérant du magasin bio donne la leçon local versus global au commandant des gendarmes mobiles qui manage une charge sur le stock de barres énergétiques Puissance Verte,
D’autres affichent une moue sceptique devant la pyramide de petites pommes fripées vendues à perte tandis que la caissière pèse mes emplettes.

Encore dans le vaste étriqué dehors,
J’observe les cohortes de voltigeurs qui se pavanent sur leurs chevaux chromés, matraque à la main,
Les bandes de mecs de la Bac look racaille, LBD en bandoulière,
Les policières sapées stylées défilant sur leurs trottinettes nucléaires, gazeuse entre les seins,
Les snipers sur les toits des grands magasins, l’oeil collé au viseur,
Les agents du FBI qui se la pètent avec leur google glass, un bon vieux colt à la hanche,
Et soudain ciblé par un drone camouflé en pigeon de caniveau je dissimule mon visage sous ma capuche noire.

On est là, on est là, même si...
Chantent quelques gilets jaunes sans gilets parqués dans la fan zone de la préfecture.

L’enfer est sans frontières mais bien surveillé,
C’est un jour à rester terré dans sa carrée.

A chercher l’erreur qui pourrit nos vies.

petit deux

C’est le 24 octobre 2019,
Alors que nous mettons plein cap sur le pire en ratant tout de mieux en mieux,
Alors que je suis las d’être un poète qui tourne la dépossession du monde et de soi en art de survivre,
Alors que le terrain de foot est en passe de devenir une unité de mesure des feux de forêts et autres entreprises délibérées d’artificialisation des sols,
Alors que la piscine olympique aussi devient une unité de mesure du volume d’eau libéré par les barrages qui cèdent et les icebergs qui fondent ou par les tornades qui s’abattent sur les terroirs sans oiseaux,
Je ne peux m’empêcher d’imaginer l’Arche de Noé échouée sur le rond central d’un terrain de foot noyé dans un désert de millions de terrain de foot, tous habités par 22 bipèdes s’affrontant suspendus au sifflet de l’arbitre qui veille au respect des règles, tous shootant dans la tête du fantasme de la Nature qui roule comme une farce sur le gazon synthétique, sans compter les remplaçants, le staff, les arbitres de touche et les cameramans qui s’agitent autour,
Je ne peux m’empêcher d’imaginer la quille de l’Arche de Noé ainsi échouée éclater bombardée de piscines olympiques larguées en simultané par un avion cargo déchirant le ciel carbonique comme un porte-container fend les eaux souillées salées du globe,
Je ne peux m’empêcher d’imaginer nos regards.

Dans le désert qui croît je manie l’ironie comme une arme,
J’aiguise ma rage,
Ma langue déchire les illusions comme de vieux journaux,
J’entre en guerre en mon seul nom.

Chasseur primitif je progresse sans cesse dans la connaissance de mes ennemis.

Sorcier du désespoir je vrille toute aberration à l’affût de failles où m’engouffrer.

Exagérant sans exagérer,
Tout en songeant qu’il n’y a rien ni personne à sauver dans l’absolu,
Le salut n’appartenant pas à ce monde,
J’arbore le rictus de Gretha,
La petite autiste isolée par les caméras à la tribune des Nations Unies,
Dans son adresse à Donald, Manu, Angela et autres avatars élus à la tête des peuples par les peuples,
Lesquels considèrent ouvertement la vie comme seule variable d’ajustement du taux de profit pouvant encore retarder l’entrée dans le no man’s land du dépôt de bilan final.

Et je me mobilise moi-même en revendiquant la plus haute solitude dans mon action.

Car je sais ma solitude entourée de semblables solitudes.

Toutes liées ou à lier.

Entrer en guerre ainsi est une forme d’amour.

Pour la vie entière avec l’infini qui l’englobe,
Sans considération particulière pour l’humanité,
Celle qui s’exprime par ma plume.

L’erreur est humaine ! Et il n’y en a qu’une !
Certains croient possible de la corriger.
D’autres croient qu’elle porte en elle le germe de la fatalité.
Mais le fait est que le plus grand nombre s’en fout complètement !

L’erreur est humaine ! Et il n’y en a qu’une !
C’est l’erreur d’avoir renoncé à domestiquer la pulsion de prédation qui palpite dans nos corps.
Nous nous sommes trompés et nous en sommes là.
Nous utilisons le terrain de foot et la piscine olympique comme unité de mesure de la dévastation orchestrée par nos soins.
Nous savons toujours inventer un quelconque artifice pour continuer à errer coûte que coûte dans le spectacle de notre propre errance.

La plupart de toutes nos autres erreurs sont mineures et pardonnables.
Peut-être, peut être pas.

J’entre en guerre,
J’entre en guerre contre tous les partisans de la politique de la terre brûlée,
Celle menée par tous ceux pour qui persévérer dans l’erreur tient lieu de dogme,
Et pour donner un coup d’accélérateur au mauvais film catastrophe dans lequel nous sommes tous enrôlés comme acteurs ou figurants ou spectateurs, au scénario qui limace vers sa fin sans qu’on sache vraiment si c’est la fin.

Et comme tout un chacun, j’aime bien savoir la fin, et je suis pressé de savoir la fin.

Et comme tout un chacun, je n’aime pas qu’on me raconte la fin.

Nous savons tous par exemple que l’incendie qui a ravagé les entrepôts de Lubrizol à Rouen le 26 septembre 2019 trouve son origine dans une erreur humaine.

Inutile de m’attarder sur l’erreur originelle,

Ce coup de génie d’avoir misé sur l’extrême marchandisation de l’énergie,

L’enchaînement conscient et masochiste du monde aux chaînes d’or noir par les humains,

De la découverte des gisements d’or noir à leur distribution sous des formes raffinées au consommateur final,

Toi, moi.

Pas de boniments, nous sommes dans l’or noir jusqu’au cou.
Pas de boniments, la providence ne nous tendra pas la perche.

Mais en l’absence d’informations officielles comme officieuses convaincantes,
A chacun son dada son cassoulet low cost sa spiruline bio,
J’ai besoin de m’attarder sur ce petit accident qui a ponctué localement la catastrophe générale.

Nous savons tous que l’erreur est humaine.
Fermons les yeux, passons-nous une vidéo intérieure.
Celle qui montre l’invisible.
Encore un effort, soyons chamanes, dépassons l’erreur !
(Et nos complexes industriels, et tout le reste, l’occasion fait toujours le larron !)
Fermons les yeux, attendons le feu.
Extérieur nuit noire orangée.

L’air épais comme une liqueur carbonique aux parfums fétides.
Au seuil des perceptions nouvelles.
Intérieur entrepôt.
Lumière surnaturelle artificielle ne laissant nulle place à l’ombre.
Béton, fibrociment, plastique, acier.
Allées lisses immaculées entre les fûts remplis de produits chimiques.
Dissolution de tout angle mort.
Défaut d’appréciation dans le pilotage.
Un transpalette trop chargé prend un virage trop rapide et se crashe en zone explosive.
Deux transpalettes entrent en collision.
Défaillance technique non anticipée.
Le crochet magnétique d’une mini grue se détache d’une palette de fûts mal sanglés.
Quoi d’autre ?
Un gros coup de rouge.
Un petit coup de fatigue.

Tout ça peut se pardonner.
Peut-être, peut-être pas.

MAIS BOUM !

BOUM !

BOUM !

Ouvrons les yeux.

Le feu pétrochimique ne laisse pas trace des corps torches.
Et à faible dose sa fumée noire comme l’intérieur d’un caveau scellé ne tue pas en mode aigu.

Elle préfère prendre son temps.

La doctrine occidentale du zéro mort est une usine à produire des leurres en série.

Il est tard, je dois me taire.

Agir.

C’est l’heure de sortir du cinéma,

Pour tout le monde,

Les petits comme les grands,
Avant l’extinction programmée des feux,
Faute d’oxygène et de combustible.

Le film n’est peut-être pas fini mais tant pis,
C’est l’heure de sortir du cinéma.

Nous avons tout le réel à imaginer pour nous dépouiller de nos cuirasses molles et rapiécer nos âmes en charpie.

J’entre en guerre,
J’entre en guerre contre tous les partisans de la politique de la terre brûlée,
Celle menée par tous ceux pour qui persévérer dans l’erreur tient lieu de règle.

Pour en finir avec cette histoire sans fin,
Mais pas sans mille et une suites.

Mille et une suites qui divergent et ruissellent
Dans l’humus de l’absence de fin.



28/10/2019
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