albatroz - images, songes & poésies

albatroz - images, songes & poésies

GJ / les intellectuels malades de la peste (LundiMatin)

2019-03-02 14.22.35.jpg

LES INTELLECTUELS MALADES DE LA PESTE

« Comme dans la fable, le mouvement des gilets jaunes était une peste, mal qui répandait la terreur, et faisait aux riches la guerre. Plus d’amourplus de joieils n’en mourraient pas tous mais tous étaient frappés. »

paru dans lundimatin#185, le 1er avril 2019

 

 

Pour conclure son grand débat en grande pompe, le chef de l’état avait convié, en son palais, soixante-cinq grands intellectuels triés sur le volet. Bien que retransmis en direct sur France Culture, et annoncé comme un événement inédit, le naturel revint au galop et de débat il n’y eut point. On assista plutôt à une version moderne de la fable de La Fontaine « Les animaux malades de la peste », interminable (huit heures), soporifique et surtout incomplète, faute de candidat pour jouer le rôle de l’âne.

Comme dans la fable, le mouvement des gilets jaunes était une peste, mal qui répandait la terreur, et faisait aux riches la guerre. Plus d’amourplus de joieils n’en mourraient pas tous mais tous étaient frappés. Il était temps, donc, que le Président suive l’exemple du Lion et tienne conseil avec ceux, qui, comme lui, écrivent dans des livres et pas sur les murs.

En cette soirée « inédite » le roi parla le premier. Sur l’air de « Mes chers amis », il remercia tout son monde d’être là, et rappela le contexte en des termes qui ne pouvaient que flatter son assistance : « Le problème étant un peu le symptôme apparent. », s’exclama le roi, il doit bien y avoir « derrière le symptôme, quelque chose qu’il nous faut caractériser », un « mal français », voire « civilisationnel ». La messe ainsi dite, il n’y avait plus pour chacun que de passer à confesse car l’Histoire nous apprend qu’en de tels accidents, on fait de pareils dévouements.

Ainsi fit le souverain, pour montrer l’exemple, non sans avoir préalablement rugi sur la plèbe et montré les crocs en évoquant ses champs Elysées tout saccagés. Du pauvre, il en a dévoré pour satisfaire son appétit glouton, autant que le Lion du mouton, avoua-t-il, et même lui est- il arrivé quelquefois de manger le Berger, ce corps intermédiaire. C’est la nature libérale de son règne, semblait-il conclure, quand Pascal Bruckner, pressé de jouer le Renard, l’interrompit presque.

Face à un « coup d’état au ralenti »« un pays en état d’effondrement progressif », il faudrait même « une réaction un peu plus ferme », « Est-ce que Paris sera enfin débarrassé des gilets jaunes ? ». Ainsi dit le Renard et flatteurs d’applaudir sous la forme d’un silence approbateur.

La mécanique des questions était lancée. Chacun, n’osant trop approfondir, ni du sociologue ni du climatologue, ni des autres puissances, les moins pardonnables offenses, offrait au Président matière à asseoir son pouvoir et à marteler la divine légitimité de son appétit. N’avait-on pas un peu trop forcé la dose sur l’austérité ? s’aventura toutefois Dominique Méda, suggérant timidement un grand plan d’investissement... Sourire du roi, regard complice... Et pourquoi pas raser gratis pendant qu’on y est ?

Daniel Cohen confessa qu’en matière de ruissellement, il y avait toujours eu deux scénarios possibles : un A et un B. Les économistes ne savaient plus si l’on était dans le A ou dans le B, tandis que les marchés financiers préféraient le B... alors qu’il lui semblait nécessaire de rester dans le A... Bref, « dans le doute », conclut-il, « peut-être ne pouvait-on faire l’économie d’une réflexion sur la fiscalité du patrimoine ? »On sentit quelques gouttes de sueur ruisseler sur le front de l’économiste atterré par sa propre témérité et un frisson parcourut l’assemblée. Le baudet ? Déjà ? C’eût été précipiter le scénario que de sacrifier l’âne si tôt. Beaucoup n’avaient encore point parlé et la soirée ne pouvait ainsi s’arrêter sans qu’ils se fassent remarquer.

Le Roi vola à leur secours, enchaînant « mécanisme profond » et « stimulus » pour disculper le frondeur et expliquer que « taxation du capital » était une vaine formule à bannir du champ

lexical. Ainsi les autres cadors de la discipline, qui avaient autrefois soufflé son programme libéral au Roi et s’étaient querellés pour une décimale sur le PIB, purent s’exprimer et, au dire de chacun, ils étaient de petits saints, aussi soucieux de la dette publique et de l’écologie qu’admiratifs de leur souverain.

Valse des questions, litanie des réponses du Président, on s’ennuyait ferme, la grand-messe prenant des allures de galerie des glaces. Chacun portait sa discipline comme un miroir dans lequel le monarque s’admirait. Entre flatteries et flagorneries, contagion des « je vous remercie de votre invitation, Monsieur le Président », on rit parfois de ce concours Lépine des formulations.

On entendit très sérieusement le terme de « giletjaunologie ». Que recouvrait-il ? Une étude balistique du flash-Ball ? La façon de rééduquer des lycéens à genoux et mains sur la tête à l’ordre républicain ?

Le summum fut atteint quand, sur le toit du monde, Emmanuel Macron toisa les courtisans d’un « je fais avec vous de la maïeutique à ciel ouvert ». Socrate la faisait-il à ciel fermé ? Ou l’être suprême voulait-il simplement dire qu’il réfléchissait au grand jour, c’est-à-dire en public ? Toujours est-il que cela plongea Fréderic Worms et les autres disciples de la sagesse dans un redoutable syllogisme, qu’énonçait déjà en son temps La Bruyère : leur condition les dispensant de tenir leurs promesses, il en coûte si peu aux puissants à ne donner que des paroles, qu’ils font finalement preuve de modestie à ne rien promettre. On admira la façon dont le philosophe se sortit de ce pétrin et botta en touche, tout en cherchant lui aussi l’air de l’altitude : « Dans la tradition française, l’intellectuel est celui qui articule la science et les principes ».

D’autres après lui se laissèrent aller à des passions plus tristes. Ainsi des géographes qui sans surprise devisèrent carte et territoire, étant bien entendu que le roi leur concédait le papier, conservant pour lui la terre et ses richesses. Heureusement, un prix Nobel de médecine se félicita des progrès de l’immunologie contre les mélanomes, et cette seule bonne nouvelle réjouit tant l’assemblée que l’on en oublia, avec le mandarin, la misère de la psychiatrie, les urgences saturées, les déserts médicaux, tout cela en pleine réforme de la santé. Euphorie, quand tu nous prends.

Le seul qui faillit braire au milieu des psychés fut le prix Nobel de physique Serge Haroche. En bon matérialiste, il posa sur la table le misérable salaire du jeune chercheur après 10 ans d’études. Malheureusement, la charge subversive de sa remarque se trouva quelque peu désamorcée par une sortie de route « nucléaire » de son pair, l’illustre physicien Claude Cohen-Tannoudji, sur laquelle on n’épiloguera pas, eu égard à son grand âge et au respect que l’on porte à ses travaux. Privé du rôle titre par une castration paternelle, ou sauver in extremis du sacrifice par le père (c’est affaire d’interprétation), Haroche fut de toute manière insolemment snobé par la réponse du souverain, qui plutôt que causer salaire choisit de parler « benefits », reprenant la novlangue d’Aurélie Jean, adepte de la start-up nation et spécialiste d’intelligence artificielle. Bon prince, le Président se prêta au jeu du deep learning et répéta mot pour mot l’algorithme délirant de la chercheuse. Oui, la France est un pays attractif pour les chercheurs américains qui, s’ils ne peuvent se réjouir du salaire, découvriront les merveilles du service public hexagonal : éducation, soins, transports sont non seulement gratuits, mais de qualité. User de l’imparfait leur sembla à tous les deux superflus.

On était sur le point de s’assoupir avec une aspirine et la nostalgie de ce que le terme d’intellectuel avait pu en d’autres temps signifier, quand un gargouillis soudain nous est venu de notre propre estomac. Eurêka ! Enfin une idée émergeait en nous à l’écoute de cette soirée : l’intellectuel est un être qui ne mange pas. Que l’on en juge : ils sont venus à 18 h, sont repartis à 2h du matin, paraît-il, et pas même une petite collation ne leur fut servie. Les nourritures spirituelles suffisent à ces gens-là, et il n’est pas étonnant dès lors, qu’ils se sentent si peu concernés par les fins de moi(s).

Il nous faut pour conclure, avouer à notre tour un péché. Comprenant que la fable n’irait à son terme, nous nous lassâmes de brouter sur la largeur d’une langue cette herbe tendre du débat, et puisqu’il faut parler net, nous abandonnâmes ces intellos malades de leur souverain. Ils pourraient toujours crier haro sur les pelés et galeux que nous sommes, nous connaissions la morale : selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou jaune.

 

Jérôme Plon

Liste des intellectuels qui ont accepté l'invitation de Macron.

 

Les économistes 

- Philippe Aghion est économiste, professeur au Collège de France et spécialiste de l'innovation et de la croissance.

- Bernard Gazier est un économiste français et membre de l’Institut universitaire de France. Il est spécialiste des politiques de l’emploi. 

- Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po, à la Hertie School de Berlin et à l’Institut universitaire européen de Florence.

Elie Cohen est directeur de recherche au CNRS. Ses recherches portent sur les marché et sur les crises économiques.

Gilbert Cette est professeur associé à l’Université d’Aix-Marseille (AMSE). Il est spécialiste du marché du travail, des temps de travail et de la productivité. 

Yann Algan est spécialiste de l’économie collaborative et numérique. Il est doyen de l'École d'Affaires Publiques (EAP) et professeur d'économie à Sciences Po Paris. 

Jean-Claude Casanova est l'ex-président de la Fondation nationale des sciences politiques. Il dirige la revue Commentaire.

Philippe Martin est professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Ses principaux travaux de recherches portent sur l’économie internationale et la géographie économique. 

Christine Erhel est directrice du Centre d’Études de l'Emploi et du Travail, au CNAM. Elle étudie notamment les différentes politiques de soutien à l'emploi en Europe.

Magali Talandier est une économiste et spécialiste de l’aménagement du territoire. Elle est également professeure à l’Université Grenoble Alpes. 

Claudia Senik est est économiste et professeure à l'Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et à l'Ecole d'économie de Paris. Elle est également membre de l'Institut universitaire de France.

Les sociologues 

Luc Boltanski est sociologue français et directeur d’études à l’EHESS. 

Julien Damon est sociologue et professeur associé à Sciences Po. Il est spécialiste des questions sociales et urbaines.

Dominique Méda est sociologue et philosophe. Professeure de sociologie à Paris-Dauphine, elle est également directrice de l'Institut de Recherche Interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO).

Louis Chauvel, professeur à l'Université du Luxembourg, chercheur à Sciences Po Paris. Il est membre de l’Institut Universitaire de France.

Jean Viard est directeur de recherche associé au Cevipof et au CNRS (Centre de recherches politiques de Sciences Po). 

Irène Théry est une sociologue spécialisée dans la sociologie du droit, de la famille et de la vie privée. Elle est directrice d'étude à l'EHESS.

Olivier Galland est sociologue et directeur de recherche au CNRS. 

Michel Wieviorka est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et directeur du CADIS /Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (EHESS/CNRS).

- Dominique Schnapper est sociologue et politologue, directrice d'étude à l'EHESS. Ancienne membre du Conseil constitutionnel, Dominique Schnapper a été également présidente de la mission sur la laïcité.

Gérald Bronner est sociologue et professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot.

Les philosophes

Monique Canto-Sperber est philosophe, membre du Centre de recherches politiques Raymond-Aron de l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Elle interventient dans l'émission L'Esprit public sur France Culture.

Frédéric Worms est philosophe et professeur de philosophie contemporaine à l’ENS. Il est également directeur adjoint du département des Lettres et membre du Comité consultatif national d’éthique, et producteur de l'émission "Matières à penser" sur France Culture.

Pierre-Henri Tavoillot est philosophe et maître de conférences en philosophie à l'université Paris-Sorbonne. Il est président du Collège de philosophie et ancien membre (2004-2013) du Conseil d'analyse de la société auprès du Premier ministre.

Bernard Manin est spécialiste de la pensée politique. Il est directeur d’études à l’EHESS et professeur à la New York University. 

Myriam Revault d’Allonnes est philosophe, chercheuse associée au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) professeure émérite des universités à l’École pratique des hautes études. 

Marcel Gauchet est philosophe et historien. Il est directeur d'études à l'EHESS et rédacteur en chef de la revue Le Débat.

Rémi Brague est philosophe, professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut de France.

Souad Ayada est philosophe, spécialiste des questions d’éducation et présidente du Conseil supérieur des programmes.

Les scientifiques 

Jean Jouzel  est climatologue et glaciologue, membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)

Amy Dahan est mathématicienne et historienne des sciences.

Jean-François Delfraissy, médecin et professeur de médecine.

René Frydman est médecin, obstétricien, et producteur de l'émission "Matière à penser" sur France Culture. 

Catherine Bréchignac est physicienne, ancienne secrétaire perpétuelle de l'Académie des sciences.

Aurélie Jean est docteure en sciences et experte en mathématiques appliquées. 

Serge Haroche est physicien, prix Nobel pour ses travaux en physique quantique.

Jules Hoffmann est biologiste, Prix Nobel de physiologie et de médecine.

Cédric Villani est mathématicien, lauréat de la médaille Fields en 2010 et député LREM de l’Essonne.

Claude Cohen-Tannoudji, physicien et prix Nobel de physique. 

Boris Cyrulnik est neurologue et psychiatre, il enseigne l'éthologie humaine à l'université du Var.

Les  écrivains, essayistes, responsables de think tanks

Olivier Mongin est écrivain, essayiste et éditeur. Il est directeur de la publication de la revue Esprit.

Jacques Julliard est journaliste et essayiste français, historien de formation et ancien responsable syndical. Il est également éditorialiste au journal Marianne.

Pascal Bruckner est romancier et essayiste. 

Jean Birnbaum est journaliste au Monde, rédacteur en chef du "Monde des livres". 

Laetitia Strauch-Bonart est essayiste et journaliste. 

Xavier Darcos est latiniste et Chancelier de l'Institut de France. 

Thierry Pech est essayiste et directeur général de la fondation Terra Nova

Hakim El Karoui, essayiste français, est professeur d’anthropologie juridique sur l’islam à la Sorbonne. 

Laurent Bigorne est un essayiste français, directeur de l’Institut Montaigne depuis 2010. Il est spécialiste des questions d'éducation et d'enseignement supérieur.

Les historiens

Denis Peschanski est historien et directeur de recherche au CNRS.

Hervé Le Bras est historien et démographe, spécialiste en histoire sociale et démographique. Il est  directeur d'études à l'INED (Institut national d'études démographiques) et enseignant à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Benjamin Stora est historien et président du Conseil d’orientation de l’Établissement public du Palais de la Porte Dorée - Musée de l’histoire de l’immigration.

- Frédéric Régent est historien, maître de conférences en Histoire moderne à l’Université de Paris et spécialiste de l’histoire de l’esclavage.

Valentine Zuber, historienne, est directrice d'études à l'École pratique des hautes études. Elle est spécialiste de l’histoire de la liberté religieuse en Europe. Elle était l'invitée de notre journal de 12h30 de ce lundi pour s'expliquer à ce propos.

Perrine Simon-Nahum est historienne, directrice de recherches au CNRS. Ses recherches portent sur l’œuvre de Renan, des philologues français et allemands mais aussi sur l’histoire des intellectuels ainsi que sur le judaïsme français aux XIXe et XXe siècles.

Les politologues

Dominique Reynié est professeur des Universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Gilles Finchelstein est directeur général de la Fondation Jean-Jaurès et directeur des études chez Havas. Il a été conseiller technique dans des cabinets ministériels du gouvernement Lionel Jospin

- Agathe Cagé est politiste, présidente de l’agence de conseil "Compass Label". Ancienne directrice adjointe du cabinet des ministres de l’éducation nationale de 2014 à 2017. 

Rachid Benzine est politologue et islamologue et chercheur associé au fonds Paul Ricoeur. Il enseigne au collège des Bernardins et à la faculté protestante de Paris. Ses travaux portent sur l’herméneutique coranique.

Gilles Kepel est géopolitologue. Il est directeur de la chaire Moyen-Orient-Méditerranée à l’Ecole normale supérieure et professeur à Sciences Po.

Réjane Sénac est politologue. Docteure en science politiques, elle a beaucoup travaillé sur la question des rapports homme/femme. 

Les juristes

Olivier Beaud est juriste et universitaire, spécialiste de droit constitutionnel, professeur de droit à l'Université Paris 2.

Marthe Fatin-Rouge Stefanini est une juriste spécialisée en droit comparé sur les questions de justice constitutionnelle et de référendum. 

Mireille Delmas-Marty est juriste et professeure au Collège de France.



01/04/2019
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 830 autres membres