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Grossman, la critique

Israël, regarde-toi!

 

 

 

[Discours du grand écrivain israélien David Grossman prononcé devant 100 000 personnes rassemblées en mémoire de Rabin, assassiné il y a onze ans]

La cérémonie annuelle à la mémoire d'Itzhak Rabin est un moment où nous marquons une pause pour nous souvenir de Rabin, l'homme et le dirigeant. Et pour regarder en nous. Et cette année, il n'est pas facile de regarder en nous.
Il y a eu une guerre. Israël a déployé une force militaire de grande envergure, qui a plutôt mis à nu sa fragilité, son impuissance. Nous avons découvert que la force militaire dont nous disposons n'assure pas forcément notre existence. Et nous avons surtout découvert qu'Israël traverse une crise bien plus profonde que nous ne l'aurions imaginé, dans presque tous les domaines de son existence.
Je parle ici ce soir comme un homme qui éprouve pour ce pays un amour difficile, compliqué, mais sans équivoque. Un homme dont l'alliance qu'il avait toujours conclue avec cette terre s'est transformée, pour son malheur, en alliance de sang. Je suis quelqu'un de totalement laïque, et pourtant je crois que la création - et l'existence même - de l'Etat d'Israël relève d'un miracle qui nous est arrivé en tant que peuple. Un miracle politique, national, humain. Je ne l'oublie pas un seul instant. Même quand la réalité de notre vie quotidienne me révolte et me déprime, quand le miracle s'effrite en une pitoyable routine, en corruption et en cynisme, quand la réalité ressemble à une piètre parodie du miracle, je continue de me souvenir.

« Regarde, terre, car nous avons tant gâché »,écrit le poète Shaoul Tchernikhovski en 1938. Il se lamente sur les jeunes gens en pleine floraison que nous ne cessons d'ensevelir dans la terre d'Israël. La mort de ces jeunes gens est un gâchis terrible. Mais tout aussi terrible est l'impression que depuis de longues années l'Etat d'Israël gaspille de manière criminelle non seulement la vie de ses fils, mais aussi le miracle qui lui est arrivé, la grande et rare occasion dont l'Histoire l'a gratifié, celle de créer ici un pays éclairé, moderne, démocratique, dirigé selon des valeurs juives et universelles. Un pays qui serait un foyer national et un refuge, et pas seulement un refuge, mais aussi un endroit qui doterait l'existence juive d'une nouvelle signification. Un pays dont une part importante et essentielle de son identité juive, de son éthique, serait fondée sur une relation d'égalité totale et de respect à l'égard de ses citoyens non juifs.
Voyez ce qui est arrivé à ce pays jeune, audacieux, plein d'enthousiasme et de spiritualité. Voyez comment, dans un processus de vieillissement accéléré, Israël est passé du stade de nourrisson, d'enfant et d'adolescent à celui d'un vieillard acariâtre, mou et amer. Comment est-ce arrivé ? Comment avons-nous perdu jusqu'à l'espoir de mener un jour une autre vie, une vie meilleure ? Pis encore, comment pouvons-nous continuer de regarder impassibles, hypnotisés, la folie et la grossièreté, la violence et le racisme s'emparer de notre maison ?
Je vous le demande, comment un peuple doué de forces créatrices comme le nôtre, un peuple qui a su à chaque fois se relever de ses cendres, se retrouve aujourd'hui - justement quand il est doté d'une si grande force militaire - dans une telle situation de mollesse et d'impuissance ? Une situation où il est de nouveau victime, mais cette fois-ci de lui-même, de ses propres angoisses, de son découragement et de son aveuglement ?

Une des choses les plus difficiles que la dernière guerre a exacerbées en nous est le sentiment qu'en ces temps-ci il n'y a pas de roi en Israël. Aucune direction politique et militaire. Je ne vise pas en ce moment l'échec patent et l'irresponsabilité de la dernière guerre. Ni même les petites et grandes corruptions. Je vise les gens qui dirigent aujourd'hui Israël et qui sont incapables d'accorder les Israéliens à leur identité. Aux éléments sains, vitaux et féconds de cette identité ; à ces éléments de mémoire et de valeurs fondamentales qui leur donnent force et espoir. Qui servent d'antidote à l'usure de la confiance mutuelle. Qui donnent sens à cet épuisant et désespérant combat pour l'existence.
L'exercice du pouvoir des dirigeants d'Israël est fondé sur l'angoisse et sur l'intimidation. Sur le goût du pouvoir, et les petites combines. Sur l'abandon de tout ce qui nous est cher. Dans ce sens-là, ce ne sont pas de vrais dirigeants. Et sûrement pas ceux dont a besoin un peuple égaré dans une situation si complexe.
Regardez ceux qui nous dirigent. Pas tous, bien sûr, mais un trop grand nombre d'entre eux. Regardez-les agir dans la panique, la méfiance. Regardez leur conduite fourbe et procédurière. Il serait ridicule d'espérer la moindre sagesse de leur part, une vision, ou même une simple idée originale, créative, audacieuse. Une idée motrice. Quelle a été la dernière fois où le Premier ministre a dit ou fait un pas susceptible d'ouvrir aux Israéliens de nouveaux horizons, un meilleur avenir ? Quand a-t-il pris une initiative sociale, culturelle, ou éthique, au lieu de réagir dans l'affolement aux situations imposées par les autres ?

Monsieur le Premier ministre, ce ne sont ni la colère ni la vengeance qui me poussent à dire ces mots. J'ai suffisamment attendu pour ne pas réagir sous l'impulsion du moment. Vous ne pourrez pas esquiver ce que je dis ce soir sous prétexte qu'«on n'en veut pas à un homme égaré par le chagrin». Bien sûr, je suis plongé dans le chagrin. Mais j'ai mal, plus que je ne suis en colère. J'ai mal pour ce pays et pour ce que vous et vos amis lui faites. Croyez-moi, votre réussite m'importe, parce que notre avenir à tous dépend de votre capacité à faire quelque chose. Itzhak Rabin a choisi la voie de la paix avec les Palestiniens, non par sympathie pour eux, ni pour leurs dirigeants. A l'époque aussi, chacun s'en souvient, on pensait qu'il n'y avait pas d'interlocuteurs parmi eux, ni rien à négocier. Rabin a décidé de faire un pas, parce qu'il a décelé avec une grande sagacité que la société israélienne ne pourrait pas continuer à vivre longtemps dans cet état de conflit insoluble. Il a compris, bien avant d'autres, que la vie dans un climat permanent de violence, d'occupation, de terreur, d'angoisse et d'absence d'espoir, coûte un prix qu'Israël ne peut plus payer.

C'est encore plus vrai et urgent aujourd'hui. Avant de parler d'un quelconque interlocuteur existant ou inexistant, commençons par nous regarder. Cela fait cent ans que nous sommes en lutte. Nous autres, citoyens de ce conflit, sommes nés dans la guerre, avons été éduqués en elle, et dans un certain sens avons été programmés pour la faire. C'est peut-être la raison pour laquelle nous pensons parfois que cette folie dans laquelle nous vivons depuis cent ans déjà est l'unique voie, la seule vie qui nous est impartie, et que nous n'avons pas la possibilité ou même le droit d'aspirer à une autre : par le glaive nous vivrons et nous mourrons, et le glaive nous dévorera à jamais.
C'est peut-être l'explication de notre indifférence devant la cessation totale du processus de paix, cessation qui dure depuis des années et coûte des victimes et encore des victimes. C'est peut-être aussi l'explication de l'absence de réaction de la majorité d'entre nous au sale coup subi par la démocratie avec la nomination d'Avigdor Lieberman comme ministre, ce pyromane récidiviste nommé directeur des sapeurs-pompiers du pays.
Ce sont là quelques-unes des raisons qui ont conduit en un temps record l'Etat d'Israël à l'insensibilité et à de la cruauté véritable envers les faibles, les pauvres, et ceux qui souffrent. Cette indifférence au sort des affamés, des vieux, des malades, des infirmes ; cette désinvolture de l'Etat d'Israël devant le trafic de femmes, ou l'exploitation, les conditions d'esclavage des travailleurs étrangers ; le racisme profond et institutionnel à l'égard de la minorité arabe. Quand tout cela se passe ici, le plus naturellement du monde, sans protestations, je commence à craindre que même si la paix arrive demain, même si nous retrouvons une certaine normalité, nous aurons raté l'étape de la guérison complète.

Le malheur qui nous a frappés, ma famille et moi, avec la mort de notre fils Ouri lors de la dernière guerre au Liban, ne me donne pas plus de droits qu'un autre dans le débat public. Mais il me semble que la mort et la perte nous apportent aussi une certaine lucidité et une clairvoyance, du moins pour distinguer entre l'essentiel et l'accessoire, entre ce qui peut être obtenu et ce qui nous échappe. Entre la réalité et le fantasme.
Toute personne douée de raison en Israël - et j'ajouterai aussi, en Palestine - connaît exactement les grandes lignes d'une solution possible au conflit entre nos deux peuples. Chez nous, comme chez eux, chaque personne raisonnable connaît la différence entre les rêves, les souhaits, et ce qu'il est possible d'obtenir à l'issue de négociations. Celui qui ne le sait pas, qu'il soit juif ou arabe, n'a pas sa place dans un dialogue. Pris au piège de son fanatisme hermétique, il n'est pas un partenaire.
Regardons un instant celui qui est censé être notre partenaire. Les Palestiniens ont mis à leur tête le Hamas qui refuse de négocier avec nous, qui refuse même de nous reconnaître. Que faire dans cette situation ? Que nous reste-t-il à faire ? Continuer à les étouffer encore et encore ? Continuer à massacrer des centaines de Palestiniens à Gaza, pour la plupart d'innocents citoyens comme nous ?

Adressez-vous aux Palestiniens, monsieur Olmert. Adressez-vous à eux par-dessus la tête du Hamas. Adressez-vous aux modérés d'entre eux, à ceux qui s'opposent comme vous et moi au Hamas et à ses choix. Adressez-vous au peuple palestinien, à sa plaie profonde. Reconnaissez sa souffrance incessante. Cela ne vous coûtera rien, ni d'ailleurs à la position d'Israël dans les négociations à venir. Cela ouvrira les coeurs des uns et des autres. En temps d'inimitié, la simple compassion est une force.
Regardez-les une seule fois, non pas à travers le viseur d'un fusil ou d'un barrage militaire. Vous verrez alors un peuple non moins torturé que nous. Un peuple occupé, opprimé, et sans espoir. Bien sûr, les Palestiniens sont eux aussi coupables de cette impasse. Bien sûr, ils sont eux aussi largement responsables de l'échec du processus de paix. Mais portez sur eux un seul instant un autre regard. Non pas uniquement sur les extrémistes. Ni sur ceux qui ont intérêt à s'allier avec nos extrémistes. Regardez la grande majorité de ce peuple malheureux dont le destin, que nous le voulions ou non, dépend du nôtre.
Allez vers les Palestiniens, monsieur Olmert. Ne cherchez pas sans cesse des prétextes pour ne pas leur parler. Vous avez renoncé au retrait unilatéral, et c'est une bonne chose. Mais ne laissez pas la place vide. Elle sera aussitôt occupée par la violence et les victimes. Parlez-leur. Faites-leur des propositions que les modérés parmi eux puissent accepter. Soumettez-leur une proposition telle qu'il leur appartienne de l'accepter ou de la refuser et de rester les otages d'un islamisme fanatique. Allez vers eux avec le plan le plus courageux qu'Israël puisse proposer. Avec une proposition que chaque Israélien et chaque Palestinien raisonnable puisse considérer comme la limite maximale de nos et de leurs concessions. Si vous attendez encore, nous regretterons bientôt l'amateurisme de la terreur palestinienne.
De la même manière qu'il y a des guerres inévitables, il y a aussi des paix inévitables. Nous n'avons pas le choix, et ils n'ont pas le choix. Et une paix inévitable exige autant de détermination et d'inventivité qu'une guerre inévitable. Et ceux qui croient que nous avons le choix, que le temps joue en notre faveur, ne voient pas que nous sommes au coeur même d'un processus dangereux.

Faut-il vous rappeler, monsieur le Premier ministre, que si un dirigeant arabe manifeste la moindre velléité de paix, aussi mince et hésitante soit-elle, il faut y répondre. Il faut que vous examiniez aussitôt sa sincérité et son sérieux. Vous n'avez pas le droit moral de ne pas lui répondre. Vous le devez à ceux à qui vous demanderez de sacrifier leur vie dans une guerre à venir. C'est pourquoi, si le président Assad dit que la Syrie veut la paix, même si vous ne le croyez pas - nous nous méfions tous de lui -, il vous appartient de lui proposer une rencontre le jour même. N'attendez pas un seul jour. Quand vous êtes partis en guerre, il n'y a pas longtemps, vous n'avez même pas attendu une heure. Vous avez attaqué de toutes vos forces. Avec toutes vos armes. Avec toute votre puissance de destruction. Alors pourquoi, quand il y a une lueur de paix, la rejetez-vous aussitôt ? Qu'avez-vous à perdre ? Vous vous méfiez du président syrien ? Posez-lui des conditions de manière à démasquer ses ruses. Proposez-lui un processus de paix qui dure des années, et seulement à la fin, s'il respecte toutes les conditions, et toutes les frontières, alors le Golan lui sera rendu.
Il va de soi que tout ne dépend pas de nous. De grandes forces agissent dans la région et dans le monde, dont certaines - comme l'Iran ou les islamistes extrémistes - nous veulent du mal. Il n'empêche que tant de choses dépendent de ce que nous ferons, de ce que nous serons. Aujourd'hui, les divergences entre la gauche et la droite ne sont pas vraiment importantes. La grande majorité des citoyens israéliens comprend déjà les grandes lignes d'une solution au conflit. La majorité d'entre nous sait que le pays sera partagé et qu'un Etat palestinien sera créé. Alors pourquoi continuons-nous à nous épuiser en querelles internes depuis près de quarante ans ? Pourquoi les dirigeants politiques continuent-ils de refléter la position des extrémistes ? Notre situation ne sera-t-elle pas meilleure si nous parvenons à cet accord national, avant que les circonstances - pression extérieure, une nouvelle Intifada, ou encore une guerre - ne nous y contraignent. Si nous y parvenons, nous nous épargnerons des années d'égarement et d'usure, des années où nous crierons encore et encore : «Regarde, terre, car nous avons tant gâché.»

Je prie, j'appelle, tous ceux qui écoutent : les jeunes qui sont revenus de la guerre, conscients d'avoir à payer le prix de la prochaine, les citoyens juifs et arabes, les gens de droite et de gauche. Arrêtez-vous un instant. Regardez le bord du précipice, pensez comme nous sommes proches de perdre ce que nous avons créé ici. Demandez-vous si le temps n'est pas venu de se ressaisir, de sortir de la paralysie, d'exiger enfin de nous-mêmes la vie que nous méritons de vivre. Merci.

 

David Grossman

Traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech


Né à Jérusalem en 1954, David Grossman est l'auteur de nombreux romans et d'essais politiques dont « les Exilés de la Terre promise » et « Chroniques d'une paix différée ». Il a prononcé ce discours le 4 novembre à Tel-Aviv devant 100 000 personnes à l'occasion du 11e anniversaire de l'assassinat d'Itzhak Rabin . Son fils Ouri a été tué lors de la dernière guerre au Liban.

Le Nouvel Observateur N2193 du 16 au 22novembre 2006

 

 Lisez dans ce même blog la critique d'Uri Avnery  à ce discours :

Le dilemme de Grossman

https://albatroz.blog4ever.com/blog/lirarticle-10832-187328.html



27/11/2006
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