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interview de gilles munier

INTERVIEW DE GILLES MUNIER

 

Shyankar : Bonjour, vous êtes Gilles Munier, secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes, pouvez-vous nous dire en quoi consistent vos activités ?

 

0551c7b71eb96532cb9bdd725d0e3716.jpgG.M : Je suis devenu secrétaire général en 1986. Mes activités, depuis, ont consisté à mieux faire connaître l'Irak aux Français. J'ai organisé dans ce pays de nombreuses missions composées de parlementaires, de journalistes, d'hommes d'affaires, d'universitaires. En France, j'ai accueilli des groupes culturels irakiens, organisé des expositions et des conférences. J'ai apporté mon soutien à l'Irak pendant sa guerre avec l'Iran, pendant les deux guerres du Golfe et l'embargo.

L'Association des Amitiés franco-irakiennes a été créée en 1985 par des personnalités connues pour le soutien qu'elles apportaient à la politique arabe de la France, comme le grand orientaliste Jacques Berque, le journaliste et écrivain Paul Balta, Pierre Rossi fondateur du Centre Culturel français à Bagdad, Jean-Pierre Chevènement alors député, Georges Gorse ancien ministre du Général de Gaulle… etc…. Après Jacques Berque, elle a été présidée par deux ambassadeurs : Paul Dépis, puis Marc Bonnefous. Actuellement, ses co-présidents sont l'avocat Maurice Buttin et l'écrivain Philippe de Saint Robert, ancien Haut-commissaire à la langue française sous François Mitterrand.

Depuis l'agression américaine d'avril 2003 contre l'Irak, mes activités se résument à informer l'opinion publique française - principalement via Internet - sur ce qui se passe dans ce pays, à organiser des réunions-débat, et à demander que la résistance irakienne soit reconnue comme représentante légitime du peuple irakien, à commencer par le gouvernement français.

 

Shyankar : L'intitulé de notre travail étant « Intervention américaine en Irak : enjeux et opinions», pensez vous, aujourd'hui, avec le recul nécessaire que le 11 septembre et l'attentat des WTC furent l'élément déclencheur de la nouvelle politique extérieure du gouvernement Bush?

 

G.M : L'attentat du 11 septembre a permis aux membres du think tank néo conservateur PNAC (Project for the New American Century), qui constitue l'entourage de George W. Bush et dont l'influence est déterminante dans le Parti républicain, de mettre en œuvre leurs idées. C'est le « Pearl Harbour » qui leur manquait pour justifier leur guerre contre l'Afghanistan et l'Irak et la nécessité de redessiner la carte du Proche-Orient. Mais, il ne faut pas se faire d'illusions : si cet attentat n'avait pas eu lieu, Bush et son équipe auraient trouvé un autre motif pour attaquer l'Irak.

Les fondateurs du PNAC s'inspirent, concernant le Proche-Orient, des idées de l'orientaliste britanico-israélien Bernard Lewis, de Francis Fukuyama et d'un certain Oded Yinon, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères israélien qui a publié en 1982 un article intitulé « Une Stratégie pour Israël dans les années 80 ». Il préconisait le remodelage de la région avec, notamment, la partition de l'Irak en trois Etats.

Après, l'Irak : à qui le tour ? La Syrie, le Liban, le Soudan, ou l'Iran ? Quel sera l'élément déclencheur et que fera la France, cette fois ? Le fait - peu connu - que Bernard Kouchner est membre du PNAC ne présage rien de bon. Sa nomination comme ministre des Affaires étrangères explique en partie l'alignement du Quai d'Orsay sur la politique étasunienne.

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Shyankar : On voit souvent revenir aujourd'hui le fait que le gouvernement US a « menti» à l'opinion publique, sur le fait des ADM et sur les liens entre Al-Qaïda et Saddam Hussein. Comment cela fut-il possible; comment peut-on déclarer une guerre à un pays sans réelle preuve mais avec seulement des soupçons qui se trouvent aujourd'hui infondés ?


G.M :Oui, on peut agresser un pays sans réelle preuve et, qui plus est, sans risque. Pour cela, il faut fabriquer une excuse, avoir une bonne machine de propagande, des médias aux ordres, être une puissance économique capable de faire chanter ses alliés récalcitrants, et posséder… des armes de destruction massive.

Dans l'histoire, de nombreuses guerres ont été déclarées en s'appuyant sur des mensonges. L'agresseur n'a de problèmes que s'il est finalement vaincu. C'est ce qui est arrivé à Adolphe Hitler.

Mais, aujourd'hui, on ne déclare même plus les guerres. On manipule l'opinion publique, on lance un ultimatum et on attaque. Il a fallu attendre le 16 septembre 2004 pour que Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, ose dire que les Etats-Unis avaient violé la Charte des Nations unies ! L'Irak était alors occupé, ses dirigeants arrêtés, des dizaines de milliers d'Irakiens avaient été tués. Aucun pays n'a réclamé de sanctions contre George Bush ni Tony Blair. La France qui ne s'était pas associée à l'agression a quand même voté, en octobre 2003, la résolution 1511 de l'Onu avalisant l'occupation…

Tous ceux qui, comme moi, connaissaient l'Irak des années 1991- 2003 étaient convaincus qu'il ne pouvait plus y avoir d'armes de destruction massive. Scott Ritter, chef des inspecteurs de l'UNSCOM, avait passé le pays au peigne fin et détruit tout ce qui pouvait y ressembler. Il a démissionné de son poste quand l'administration américaine lui a demandé de mentir.

L'Irak n'était une menace pour personne : son économie était à genoux, asphyxiée par douze ans d'embargo. Dans la perspective d'une nouvelle guerre, les Américains avaient bombardé systématiquement les infrastructures civiles et militaires susceptibles de les gêner. L'armement des troupes irakiennes était obsolète et en très mauvais état.

Personne, non plus, ne croyait à la fable des liens entre Al-Qaïda et Saddam Hussein. Le baasisme – c'est-à-dire le nationalisme arabe – ne fait pas bon ménage avec le panislamisme du genre salafiste ou wahhabite qu'il considère comme une forme d'obscurantisme. Oussama Ben Laden, lui, tenait Saddam Hussein pour un mécréant qu'il fallait renverser.

Les Etats-Unis ont fait la preuve, avec la guerre contre l'Irak, qu'on peut violer les conventions internationales et commettre des crimes de guerre sans encourir les foudres de la justice internationale. Il a suffi pour cela de faire voter par le Congrès, en août 2002, une loi décidant que les GI's ne peuvent pas être poursuivis par la Cour Pénale Internationale lorsqu'ils sont " stationnés dans le monde entier pour protéger les intérêts vitaux des USA " pour que la « communauté internationale » l'accepte. Des millions de personnes dans le monde ont dénoncé les médias-mensonges américains, manifesté contre la guerre annoncée, sans résultat sinon témoigner pour l'histoire.

 

Shyankar : On ne peut parler d'Irak sans hélas parler d'Abou Ghraib et de Guantanamo. Quel est votre point de vue sur ces prisons, et pensez vous que nous sommes réellement au courant de ce qui s'y passe ou alors que beaucoup de choses nous sont cachées, ou encore que les médias enjolivent grandement les choses ?

 

G.M : Ce qui s'est passé ou se passe encore à Abou Ghraib et à Guantanamo est en partie connu. Dernièrement, un Jordanien libéré de Guantanamo, après six ans de détention illégale, a raconté sur Al-Jazeera que plusieurs détenus ont été suicidés par leurs geôliers. L'information a été quasiment passée sous silence. Leurs gardiens ou interrogateurs n'ont pas été inquiétés.

En Irak, selon la Croix-Rouge Internationale, il y aurait actuellement environ 60 000 prisonniers détenus par les Américains et le gouvernement fantoche irakien. C'est énorme, mais en dessous de la réalité car la Croix-Rouge n'a pas accès aux prisons secrètes en Irak et à l'étranger. Quant à ce qui se passe à l'intérieur, on sait peu de chose, car la Croix-Rouge a une obligation de réserve.

Il a fallu le scandale d'Abou Ghraib pour que les médias parlent enfin de la situation dans cette prison. Tant mieux, mais ce n'est malheureusement pas la pire. En juin 2005, à Damas, j'ai rencontré une ancienne prisonnière d'Abou Ghraïb. Elle avait été libérée car son état de santé était alarmant. La direction de la prison craignait qu'elle meure dans sa cellule. C'était mauvais pour les statistiques au moment où les médias braquaient leurs caméras sur la moindre information liée au scandale. Elle m'a dit, paradoxalement, qu'en arrivant à Abou Ghraïb, elle s'était estimée sauvée. Elle était enfin enregistrée comme prisonnière. Pour elle, et pour la plupart des détenus, le pire c'est ce qui se passe avant l'incarcération officielle. Vous n'imaginez pas les tortures qui sont pratiquées. Les cadavres de ceux – ou de celles - qui ne tiennent pas le coup sont jetés dans des terrains vagues.

Cette femme, à qui on avait arraché une partie du cuir chevelu pour lui faire avouer des liens avec la résistance, cherchait en vain à se faire soigner dans un pays occidental. Aucune ambassade ne voulait lui délivrer de visa. Aucune ONG ne voulait la prendre en charge, car son témoignage était trop explosif.

En Irak, la marge de manœuvre des journalistes est restreinte. 250 journalistes irakiens ont été assassinés sans que cela émeuve outre mesure l'organisation « Journalistes sans frontières ». Les journalistes étrangers sont pour la plupart « embedded », c'est-à-dire intégrés à des unités de l'armée américaine. Ils ne parlent que de ce qu'on veut bien leur montrer. Quant aux journalistes indépendants, ils risquent leur vie et leur carrière. Comment voulez-vous informer honnêtement l'opinion publique quand les principaux médias font partie de groupes de presse appartenant à des marchands d'armes ?

Shyankar : En partant du principe qu'il n'y a ni ADM ni liens directs entre l'ancien dictateur et le terroriste islamiste, c'est donc qu'il y a d'autres enjeux dans cette guerre que la paix dans la région et dans le monde comme le déclarait Bush. Est-il aujourd'hui possible, au vu de tous les documents existants, d'affirmer que l'intervention fut mise en place pour accroître les bases US dans la régions et ainsi «gérer» la route du pétrole et la production de l'Irak ?

G.M : Pour l'establishment américain, les véritables enjeux sont la « sécurité » d'Israël et le pétrole, ou l'inverse. L'un ne va pas sans l'autre. Les Etats-Unis pensent aujourd'hui que leur suprématie au Proche-Orient passe par l'implantation de nouvelles bases. Quatre ou cinq sont prévues en Irak, une dans le nord du Liban. Mais comme la majorité des Arabes n'en veut pas - y compris les pro-iraniens - leur « gestion » des richesses pétrolières ne sera pas totalement assurée.
Quant à Israël, il joue bien son rôle : Theodor Herzl, un des pères fondateurs du sionisme, l'avait conçu comme un « rempart contre l'Asie », « la sentinelle avancée de la civilisation moderne contre la barbarie »…
La guerre d'Irak est la énième guerre pour le pétrole. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de contrôler physiquement le pétrole, mais sa commercialisation. Il y a 6 ans, alors que le pétrole était à 24 $ le baril, Abderrazak Al-Hachemi – ancien ambassadeur d'Irak en France – me disait : « Vous verrez, si les Américains occupent l'Irak, le prix du baril dépassera les 100 $. Les Etats-Unis tiendront l'Europe au collet ». Je croyais qu'il exagérait. Nous y sommes. Que se passera-t-il si le baril atteint les 150$ ? Au-delà de l'Europe, la Chine et l'Inde sont visées.

Shyankar : La guerre fait encore aujourd'hui beaucoup parler d'elle, surtout à l'approche des primaires US, mais aussi avec le durcissement du conflit avec l'Iran. On a vu dernièrement Mohamed El Baradei, « patron » de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique déclarer que « Je ne peux pas juger des intentions, mais à supposer quel'Iran ait l'intention de se doter de la bombe nucléaire, il lui faudra encore entre trois et huit années pour yarriver. Tous les services de renseignement s'accordent là-dessus. ». Il déclara aussi que : « L'Irak est un exemple criant du fait que, dans de nombreux cas, l'usage de la force exacerbe le problème au lieu de le résoudre. ». Le parallèle est donc assez frappant avec Hans Blix, chef de l'inspection de l'ONU, qui déclara lui aussi le 31 janvier 2003 que le régime irakien n'est pas lié au réseau terroriste d'Al-Qaïda et qui plus est, que le bilan qu'il a dressé devant le Conseil de sécurité « ne justifie pas le déclenchement d'une guerre ». On peut donc se demander si ces guerres ne sont pas « montées » de toutes pièces, malgré les preuves et l'opinion publique. Quel est votre point de vue sur la question ?

G. M : Oui, ces guerres sont montées de toutes pièces, rien ne les justifie moralement. Comme l'a fort bien dit Ken Livingston - maire travailliste de Londres - c'est l'interventionnisme occidental au Proche-Orient depuis la Première guerre mondiale qui est à l'origine du terrorisme, pas l'inverse. Quand le terrorisme s'essouffle, la CIA, le Mossad - ou d'autres - savent comment le relancer.

Shyankar : Dans les histoires qui font beaucoup de bruit il y a aussi Blackwater. Ces «mercenaires» sont évalués à    160 000 aujourd'hui. Pensez-vous que c'est une dérive et que ce n'est pas plutôt le rôle de l'armée? De même pensez-vous que l'impunité totale dont bénéficient ces privés n'est elle pas abusive ?

G.M : Le retour en force du mercenariat est pire qu'une dérive. Ceux qui les ont recrutés – Bush, Blair et Rumsfeld notamment - devraient être jugés pour cela par un tribunal international. Que font les Nations unies et les professionnels des droits de l'homme face à ce scandale international ? Pas grand-chose. Imaginez l'émotion et la colère qu'auraient suscité le recrutement de dizaines de milliers de mercenaires par la France pour faire la guerre en Algérie ou l'Urss en Afghanistan…

Shyankar : On voit bien aujourd'hui que de nombreux problèmes viennent d'un manque de compréhension du monde arabo-musulman, de sa culture, son histoire. Pensez vous que les Britanniques s'en sortent ou s'en sont mieux sortis que les Américains car leur connaissance de la culture est un peu plus grande et qu'un plus grand travail est fait pour mieux comprendre ce peuple ?

G.M : Les Britanniques ne s'en sont pas mieux sortis en Irak que les Américains. Ils vont quitter Bassora sur une défaite, la seconde en un siècle. Leur expérience du pays aurait dû leur dicter de ne pas participer à la guerre du Golfe. Il y a en Grande-Bretagne, comme aux Etats-Unis, de véritables spécialistes du monde arabe et de l'islam qui auraient pu les conseiller, mais ils ne sont pas écoutés. Quand on veut la guerre à tout prix, on s'adresse à des charlatans !

Shyankar : Enfin, pour terminer, comment voyez-vous aujourd'hui l'issue de cette occupation ? Malgré la « victoire » militaire annoncée par Bush pensez-vous qu'un retrait, ou au contraire un durcissement de la politique sera mis en oeuvre ?

G.M : L'issue de l'occupation d'un pays, c'est sa libération… Pour que le Parti Républicain puisse crier victoire en Irak, Bush parle de retrait et trafique les statistiques des victimes civiles. Il ne faut pas se faire d'illusion : à moins d'un séisme politique aux Etats-Unis, la guerre d'Irak n'est pas terminée. Le démocrate Bill Clinton a poursuivi sans état d'âme la politique de Bush père et ne reproche finalement à Bush fils que d'avoir attaqué l'Irak trop tôt. Il ne faut pas oublier que, sous sa présidence, l'embargo a tué plus d'un million d'enfants. Madeleine Albright, sa secrétaire d'Etat, a dit que c'était le « prix à payer » pour renverser Saddam Hussein. N'importe quel dirigeant politique d'un pays en mal avec les Etats-Unis faisant ce genre de déclaration serait aussitôt considéré comme « génocidaire ».

 

Gilles Munier, secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes depuis 1986, s'est rendu environ 150 fois en Irak entre 1975 et mars 2003.

Il a publié un « Guide de l'Irak » en 2000 (Jean Picollec Ed.), ouvrage traduit aux Etats-Unis (Interlink Publishing) et en Grande-Bretagne (Arris Books) sous le titre : « Iraq, an illustrated history ». Il a également dirigé la traduction de « Zabiba et le Roi », un conte écrit par le Président Saddam Hussein (Ed. du Rocher).

Il dirige actuellement « AFI – Flash », une lettre d'information spécialisée sur l'Irak.


 



20/12/2007
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