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karl marx — critique du programme de gotha (III)

partie III

Critique du programme de Gotha

 

 

 

FRIEDRICH ENGELS SUR LE PROGRAMME DE GOTHA

 

 

LETTRE A AUGUST BEBEL21

A ZWICKAU

 

Londres, 18-28 mars 1875

Mon cher Bebel,

J'ai reçu votre lettre du 23 février, et je me réjouis de savoir que vous êtes en si bonne santé.

Vous me demandez ce que nous pensons de toute cette histoire d'union. Malheureusement, il en est de nous absolument comme de vous. Ni Liebknecht, ni qui que ce soit ne nous a fait parvenir la moindre communication, et nous ne savons donc, nous aussi, que ce que nous apprennent les journaux. Or, ces journaux ne contenaient rien à ce sujet jusqu'à la semaine dernière, où ils publièrent le projet de programme. Vous pensez si ce projet nous a étonnés.

Notre Parti avait si souvent tendu la main aux Lassalliens pour faire la paix ou tout au moins pour former un cartel, il avait été repoussé si souvent et de façon si cassante par les Hasenclever, les Hasselmann et les Tölcke que même un enfant aurait pu en conclure que si ces messieurs viennent aujourd'hui eux-mêmes nous offrir la réconciliation, c'est qu'ils sont dans une sacrée impasse. Etant donné le caractère bien connu de ces gens, c'est notre devoir de tirer profit de l'impasse où ils se trouvent, pour exiger toutes les garanties possibles, afin que ce ne soit pas aux dépens de notre Parti qu'ils raffermissent leur position ébranlée dans l'opinion des masses ouvrières. Il fallait les accueillir de la façon la plus froide, leur témoigner la plus grande méfiance, et faire dépendre l'union des dispositions qu'ils montreront à abandonner leurs mots d'ordre sectaires, ainsi que leur aide demandée à l'Etat et à accepter, dans ses points essentiels, le programme d'Eisenach de 186922 ou une nouvelle édition de celui-ci améliorée et conforme aux circonstances présentes. Du point de vue théorique, c'est-à-dire ce qu'il y a de décisif pour le programme, notre Parti n'a absolument rien à apprendre des Lassalliens, alors que c'est l'inverse pour les Lassalliens. La première condition de l'union serait qu'ils cessassent d'être des sectaires, c'est-à-dire des Lassalliens; en d'autres termes, que leur panacée, à savoir l'aide de l'Etat, fût sinon abandonnée tout à fait par eux, du moins reconnue comme mesure transitoire et secondaire, comme une possibilité parmi beaucoup d'autres. Le projet de programme prouve que si nos gens sont théoriquement très supérieurs aux leaders lassalliens, ils leur sont bien inférieurs en fait de roublardise politique. Les «honnêtes» ont de nouveau réussi à se faire cruellement rouler par les malhonnêtes.

On commence, dans ce programme, par accepter la phrase suivante de Lassalle qui, bien que ronflante, est historiquement fausse : «Vis-à-vis de la classe ouvrière, toutes les autres classes ne forment qu'une seule masse réactionnaire». Cette phrase n'est vraie que dans quelques cas exceptionnels, par exemple dans une révolution du prolétariat comme la Commune, ou dans un pays où ce n'est pas la bourgeoisie seule qui a modelé l'Etat et la société à son image, mais où, après elle, la petite bourgeoisie démocratique a achevé cette transformation jusque dans ses dernières conséquences. Si en Allemagne, par exemple, la petite bourgeoisie démocratique appartenait à cette masse réactionnaire, comment le Parti ouvrier social-démocrate aurait-il pu pendant des années marcher la main dans la main avec elle, avec le Parti populaire ? Comment le Volksstaat23 aurait-il pu tirer toute la substance de son programme politique de l'organe de la petite bourgeoisie démocratique, Frankfurter Zeitung24 ? Et comment se fait-il qu'au moins sept des revendications de ce même programme se retrouvent absolument mot à mot dans les programmes du Parti populaire et de la démocratie petite-bourgeoise ? J'entends les sept revendications politiques, numérotées de 1 à 5 et de 1 à 2, dont il n'est pas une qui ne soit bourgeoise-démoctate25.

Deuxièmement, le principe de l'internationalisme du mouvement ouvrier est, dans la pratique, complètement abandonné pour le présent, et cela par des gens qui, cinq ans durant et dans les circonstances les plus difficiles, ont défendu hautement ce principe de la façon la plus digne d'éloges. Le fait que les ouvriers allemands sont aujourd'hui à la tête du mouvement européen repose avant tout sur l'attitude vraiment internationale qu'ils ont eue pendant la guerre ; il n'y a pas d'autre prolétariat qui se serait aussi bien conduit. Et c'est aujourd'hui, où partout à l'étranger les ouvriers affirment ce principe avec la même vigueur et où les gouvernements font tous leurs efforts pour l'empêcher de se manifester dans une organisation, qu'ils devraient l'abandonner ! Que reste-t-il en fin de compte de l'internationalisme du mouvement ouvrier ? La faible perspective non pas d'une coopération future des ouvriers d'Europe en vue de leur affranchissement, mais d'une future «fraternisation internationale des peuples», des «Etats-Unis d'Europe» des bourgeois de la Ligue pour la paix ! 26

Il n'était évidemment pas nécessaire de parler de l'Internationale comme telle. Mais, au moins, ne fallait-il pas marquer un recul sur le programme de 1869, et on pouvait dire par exemple : bien que le Parti ouvrier allemand soit obligé d'agir avant tout dans les limites des frontières existantes de l'Etat (le Parti ouvrier allemand n'a pas le droit de parler au nom du prolétariat européen, et encore moins d'avancer des choses fausses), il reste conscient des liens de solidarité qui l'unissent aux ouvriers de tous les pays et sera toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que lui trace cette solidarité. De pareils devoirs existent même si l'on ne se considère ni ne se proclame comme faisant partie de l'Internationale: ce sont, par exemple, les secours en cas de besoin, l'opposition à l'envoi de main-d'œuvre étrangère en cas de grèves, les mesures prises pour que les organes du Parti tiennent les ouvriers allemands au courant du mouvement à l'étranger, l'agitation contre les guerres ou menaces de guerre provoquées par les chancelleries, l'attitude à observer, pendant ces guerres, comme celle que les ouvriers allemands surent observer en 1870-1871, de façon exemplaire etc.

En troisième lieu, nos gens se sont laissé octroyer la «loi d'airain des salaires» de Lassalle, qui repose sur une conception tout à fait désuète d'économie politique, à savoir qu'en moyenne l'ouvrier ne reçoit qu'un salaire minimum, et cela parce que, d'après la théorie malthusienne de la population, il y a toujours trop d'ouvriers (c'était là l'argumentation fournie par Lassalle). Or, Marx a abondamment prouvé dans le Capital que les lois qui régissent les salaires sont très compliquées et que, suivant les circonstances, c'est tantôt tel facteur tantôt tel autre qui domine ; qu'il n'y a donc pas lieu de parler d'une loi d'airain, mais, au contraire, d'une loi fort élastique, et qu'il est impossible, par conséquent, de régler l'affaire en quelques mots comme Lassalle se l'imaginait. Le fondement malthusien de la loi que Lassalle a copiée dans Malthus et dans Ricardo (en falsifiant ce dernier), tel qu'on le voit reproduit à la page 5 du Manuel du travailleur27, autre brochure de Lassalle, a été abondamment réfuté par Marx dans son chapitre sur l'«accumulation du capital»28. En adoptant la «loi d'airain» de Lassalle, on fait donc siennes une proposition fausse et une démonstration fallacieuse.

En quatrième lieu, la seule revendication sociale que le programme fasse valoir est l'aide lassallienne de l'Etat, présentée sous la forme la moins voilée et telle que Lassalle l'a volée à Bûchez. Et cela, après que Bracke ait prouvé tout le néant d'une pareille revendication29 ; après que presque tous, sinon tous les orateurs de notre Parti aient été obligés, dans leur lutte contre les Lassalliens, de la combattre ! Notre Parti ne pouvait pas tomber plus bas dans l'humiliation. L'internationalisme descendu au niveau d'Armand Gœgg, le socialisme à celui du républicain-bourgeois Buchez, qui opposait cette revendication aux socialistes pour les combattre !

Au mieux, l'«aide de l'Etat», dans le sens où Lassalle l'entend, ne devrait être qu'une mesure entre beaucoup d'autres, pour atteindre le but désigné ici par les paroles boiteuses que voici : «Préparer la voie à une solution de la question sociale». Comme s'il y avait encore pour nous, sur le terrain théorique, une question sociale qui n'ait pas trouvé sa solution ! Par conséquent, lorsqu'on dit : le Parti ouvrier allemand tend à supprimer le travail salarié, et par là même les différences de classes, en organisant la production dans l'industrie et dans l'agriculture sur une base coopérative et sur une échelle nationale ; il appuie chaque mesure qui pourra contribuer à atteindre ce but ! — il n'y a pas un Lassallien qui puisse avoir quelque chose à y redire.

En cinquième lieu, il n'est même pas question de l'organisation de la classe ouvrière, en tant que classe, par le moyen des syndicats. Et c'est là un point tout à fait essentiel, car il s'agit, à proprement parler, de l'organisation de classe du prolétariat, au sein de laquelle celui-ci mène ses luttes quotidiennes contre le capital et se forme à la discipline, organisation qui aujourd'hui, même au milieu de la plus redoutable des réactions (comme c'est le cas en ce moment à Paris), ne peut absolument plus être détruite. Etant donné l'importance prise par cette organisation aussi en Allemagne, il serait, à notre avis, absolument nécessaire de la prendre en considération dans le programme et de lui donner si possible une place dans l'organisation du Parti.

Voilà le bilan de toutes les concessions que nos gens ont eu la complaisance de faire aux Lassalliens. Et qu'est-ce qui leur a été concédé en échange ? Le droit de faire figurer au programme toute une série assez confuse de revendications purement démocratiques dont une partie est uniquement affaire de mode, telle que la «législation populaire directe» qui existe en Suisse et y fait plus de mal que de bien, si tant est qu'elle y fasse quelque chose. Si encore il s'agissait à'administration par le peuple ! De même, il manque la première condition de toute liberté, à savoir que vis-à-vis de chaque citoyen, chaque fonctionnaire soit responsable de chacun des actes qu'il accomplit pendant l'exercice de ses fonctions, devant les tribunaux ordinaires et selon la loi commune. Je n'insisterai pas sur le fait que des revendications comme la liberté de la science et... la liberté de conscience figurent dans tout programme libéral de la bourgeoisie et ne sont guère à leur place ici.

L'Etat populaire libre est devenu un Etat libre. D'après le sens grammatical de ces termes, un Etat libre est un Etat qui est libre à l'égard de ses citoyens, c'est-à-dire un Etat à gouvernement despotique. Il conviendrait d'abandonner tout ce bavardage sur l'Etat, surtout après la Commune, qui n'était plus un Etat, au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l'Etat populaire, bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon30, et puis le Manifeste communiste disent explicitement qu'avec l'instauration du régime social socialiste l'Etat se dissout de lui-même et disparaît. L'Etat n'étant qu'une institution temporaire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un Etat populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l'Etat, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'Etat cesse d'exister comme tel. Aussi, proposerions-nous de mettre partout à la place du mot Etat le mot Communauté (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand, répondant au mot français Commune.

L'expression «destruction de toute inégalité sociale et politique» au lieu d'«abolition de toutes les différences de classes» est également très suspecte. D'un pays à l'autre, d'une province à l'autre, voire d'un endroit à l'autre, il y aura toujours une certaine inégalité dans les conditions d'existence, inégalité que l'on pourra bien réduire au minimum, mais non faire disparaître complètement. Les habitants des Alpes auront toujours d'autres conditions de vie que les habitants des plaines. Se représenter la société socialiste comme l'Empire de l'égalité est une conception française trop étroite et qui s'appuie sur la vieille devise Liberté, Egalité, Fraternité, conception qui en ses temps et lieu, a eu sa raison d'être parce qu'elle répondait à une phase d'évolution, mais qui, comme toutes les conceptions trop étroites des écoles socialistes qui nous ont précédés, devrait à présent être dépassée, puisqu'elle ne crée que de la confusion dans les esprits et qu'elle a été remplacée par des conceptions plus précises et répondant mieux aux réalités.

Je termine, bien que presque chaque mot, dans ce programme sans sève ni vigueur, soit à critiquer. Il est conçu de telle sorte qu'au cas où il serait accepté, ni Marx ni moi nous ne pourrions jamais adhérer au nouveau parti fondé sur une pareille base, et que nous serions obligés de réfléchir très sérieusement à l'attitude que nous prendrions — également devant l'opinion publique — vis-à-vis de lui. Songez qu'à l'étranger on nous rend responsables de chaque action, de chaque déclaration du Parti ouvrier social-démocrate allemand. C'est ce qu'a fait par exemple Bakounine dans son livre Politique et Anarchie, où nous sommes tendus responsables de chaque parole inconsidérée que Liebknecht a pu prononcer ou écrire depuis la fondation du Demokratisches Wochenblatt31. Les gens s'imaginent que nous tirons d'ici les ficelles de toute cette histoire, alors que vous savez aussi bien que moi que nous ne nous sommes presque jamais mêlés des affaires intérieures du Parti et que, si par hasard nous l'avons fait, ce fut uniquement pour redresser dans la mesure du possible les bévues qui, selon nous, avaient été commises et à vrai dire toujours dans le domaine de la théorie. Vous verrez vous-mêmes que ce programme marque un tournant qui pourrait fort bien nous forcer à récuser toute solidarité quelle qu'elle soit avec le Parti qui le reconnaît.

En général, il est vrai, le programme officiel d'un parti importe bien moins que ses actes. Mais un nouveau programme est comme un étendard qu'on vient d'arborer au regard de tous, et c'est d'après lui que l'on juge le Parti. Il ne devrait donc en aucun cas marquer un recul, comme c'est le cas, sur le programme d'Eisenach. Il faudrait également songer à ce que les ouvriers des autres pays vont dire de ce programme et à l'impression que l'on aura à l'étranger à voir ainsi tout le prolétariat social-démocrate à genoux devant les Lassalliens.

De plus, je suis persuadé qu'une fusion sur une pareille base ne durera pas un an. Vous voyez d'ici les hommes les plus intelligents de notre Parti s'appliquant à répéter par cœur les phrases de Lassalle sur la loi d'airain et l'aide de l'Etat ? Je voudrais vous y voir vous, par exemple! Et s'ils le faisaient, leurs auditeurs les siffleraient. Or, je suis sûr que les Lassallicns tiennent justement à ces parties-là du programme, comice le Juif Shylock tenait à sa livre de chair humaine. La scission viendra, mais nous aurons rendu «honnêtes» les Hasselmann, Hasenclever, Tölcke et consorts; nous sortirons de la scission plus faibles et les Lassalliens plus forts ; notre Parti aura perdu sa virginité politique et ne pourra plus jamais s'opposer franchement aux phrases creuses de Lassalle, puisqu'elles auront, pendant un temps, été inscrites sur son étendard ; et si les Lassalliens prétendent alors de nouveau qu'ils sont le parti ouvrier le plus authentique et le seul, et que les nôtres sont des bourgeois, le programme sera là pour leur donner raison. Toutes les mesures socialistes de ce programme sont les leurs ; quant à notre Parti, il y a fait figurer uniquement les revendications de la démocratie petite-bourgeoise définie, par lui aussi, dans le même programme, comme faisant partie de la «masse réactionnaire» !

J'ai tardé à vous faire parvenir cette lettre, car je savais que, le 1er avril seulement, vous deviez être mis en liberté, en l'honneur de l'anniversaire de Bismarck, et je ne voulais pas l'exposer au risque de la voir saisie en route, au moment où je vous la transmettais en fraude. Mais voici justement qu'arrive une lettre de Bracke, qui, lui aussi, exprime les plus vives objections et veut savoir notre façon de penser. Pour hâter les choses, je vous envoie donc la lettre par son intermédiaire, afin qu'il la lise lui aussi, et que je ne sois pas obligé de répéter toute l'histoire. J'ajoute qu'à Ramm également j'ai dit ses vérités. A Liebknecht je n'ai écrit que très brièvement. Je ne lui pardonne pas de ne nous avoir pas écrit un seul mot de toute l'histoire avant qu'il ait été en quelque sorte trop tard, (alors que Ramm et d'autres croyaient qu'il nous avait tenus tout à fait au courant). Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il agit de la sorte, comme en témoigne la correspondance nombreuse et désagréable que Marx et moi nous avons échangée avec lui ; mais, cette fois, cela passe les bornes, et nous ne pouvons décidément plus faire route ensemble.

Tâchez de vous arranger de façon à venir ici cet été. Inutile de vous dire que vous descendrez chez moi, et, si le temps le permet, nous irons passer quelques jours au bord de la mer, ce qui vous sera bien nécessaire après avoir entendu toutes ces récriminations.

Bien amicalement vôtre,

F. E.

Marx vient de déménager ; il habite maintenant 41, Maitland Park Crescent N. W. Londres.

 

 

LETTRE A WILHELM BRACKE

A BRUNSWICK

 

122, Regent's Park Road, N.W. Londres. Le 11 octobre.

Mon cher Bracke,

J'ai remis jusqu'à ce jour le soin de répondre à vos dernières lettres, la dernière étant du 28 juin, d'abord parce que nous avons été, Marx et moi, séparés pendant six semaines, — lui était à Karlsbad et moi à la mer, où je n'ai pas reçu le Volksstaat, — et ensuite parce que je voulais attendre un peu afin de voir à l'œuvre le Comité directeur général32 et le résultat de l'unification récente.

Nous sommes absolument de votre avis quand vous estimez que Liebknecht a tout gâté dans son ardeur à voir aboutir l'unification, d'y arriver à tout prix. Si cette union était nécessaire, il ne fallait néanmoins pas le dire ni le montrer aux autres contractants. Ensuite, — une erreur servant toujours à en justifier une autre, — le congrès d'unification une fois mis à l'œuvre, sur des bases pourries et à son de trompe, ne devait à aucun prix échouer, et on a été ainsi amené à composer sur des points fondamentaux. Vous avez raison : cette union porte en elle le germe de la scission, et je m'estimerai heureux si cette scission éloigne un jour de nous seulement les fanatiques incorrigibles, mais non toute une masse par ailleurs capable et, à l'aide d'une bonne formation, possible à redresser. Tout cela dépendra du moment et des conditions dans lesquels l'inévitable se produira. Le programme se divise dans sa rédaction définitive en trois parties :

1. Des phrases et des mots d'ordre de Lassalle qu'il ne fallait accepter sous aucune condition. Lorsque deux fractions fusionnent, on inscrit dans le programme les points sur lesquels on est d'accord, et non pas les points litigieux. Cependant, lorsque nos hommes ont accepté cela, ils sont passés volontairement sous les fourches Caudines33.

2. Une série de revendications platement démocratiques, rédigées dans l'esprit et le style du Parti populaire.

3. Une quantité de propositions prétendues communistes, empruntées en majorité au Manifeste communiste, mais remaniées de telle façon que, examinées de près, on s'aperçoit qu'elles contiennent toutes sans exception des imbécillités horripilantes. Quand on ne comprend pas ces choses-là, il ne faut pas y toucher, ou bien il faut les recopier textuellement d'après ceux qui s'y connaissent mieux.

Heureusement, le programme a été apprécié plus favorablement qu'il le méritait. Ouvriers, bourgeois et petits-bourgeois y lisent ce qui devait vraiment s'y trouver, et non ce qui s'y trouve effectivement; et il n'est même venu à l'esprit de personne d'examiner publiquement le contenu réel d'une de ces merveilleuses phrases. Cela nous a permis de nous taire.

En outre, on ne peut traduire ces phrases dans une autre langue sans être obligé ou bien d'écrire un fatras dont l'ineptie est évidente, ou bien d'y substituer un sens communiste ; cette dernière façon est celle de nos amis comme de nos ennemis. C'est ce que j'ai été obligé de faire moi-même pour une traduction destinée à nos amis espagnols.

L'activité du Comité directeur est, comme j'ai pu le voir, peu satisfaisante. D'abord, la décision contre vos écrits et contre ceux de B. Becker34 ; ce n'est pas la faute du Comité si cela n'a pas passé. Ensuite, Sonnemann que Marx a rencontré au cours de son voyage, a raconté qu'il avait proposé à Vahlteich le poste de correspondant pour la Frankfurter Zeitung, mais que le Comité directeur avait interdit à Vahlteich d'accepter cette offre ! Mais voilà qui dépasse les bornes, et je ne comprends pas comment Vahlteich a pu se soumettre à une telle interdiction. Au surplus, quelle maladresse ! Ils auraient dû plutôt veiller à ce que la Frankfurter Zeitung soit renseignée partout en Allemagne par les nôtres !

Enfin, la conduite des membres lassalliens lors de la fondation de l'imprimerie coopérative de Berlin me semble peu nette. Après que nos hommes ont, en toute confiance, nommé le Comité directeur comme conseil d'administration de l'imprimerie de Leipzig, il a fallu contraindre ceux de Berlin à accepter cette nomination. Mais je ne connais pas assez d'ici tous les détails de cette affaire.

En attendant, il est bon que le Comité directeur ne déploie pas une grande activité et se borne, comme dit C. Hirsch (il était ici dernièrement), à végéter comme bureau de correspondance et d'information. Toute intervention de sa part ne ferait que précipiter la crise, et les gens semblent comprendre cela.

Et quelle faiblesse d'accepter pour le Comité directeur trois Lassalliens et deux des nôtres !

Tout bien considéré, il semble malgré tout qu'on l'a échappé belle, bien qu'assez malmené. Espérons qu'on en restera là et que, entre-temps, la propagande parmi les Lassalliens fera sentir ses effets. Si l'on arrive ainsi jusqu'aux nouvelles élections au Reichstag35, ce sera bien. En attendant, Stieber [Chef de la police politique de Prusse.] et Tessendorf [Procureur général prussien.] feront de leur mieux, et c'est avec le temps seulement qu'on verra de quoi on a hérité avec Hasselmann et Hasenclever.

Marx est revenu de Karlsbad tout à fait changé : robuste, allègre, vif et en bonne santé, et il pourra donc très prochainement se remettre au travail. Lui et moi, nous vous saluons cordialement.

Ecrivez-nous à l'occasion pour nous faire savoir comment va l'affaire. Les gens de Leipzig36 sont trop dans le bain pour nous dire toute la vérité, et il ne convient pas, précisément à l'heure actuelle, que l'histoire intérieure du Parti vienne devant l'opinion publique.

Sincèrement,

Votre F. E.

 

 

LETTRE A AUGUST BEBEL

A LEIPZIG

 

Londres, le 12 octobre 1875

Mon cher Bebel,

Votre lettre vient tout à fait confirmer notre opinion, à savoir que l'unification était de notre part prématurée et qu'elle porte en elle le germe d'une scission future. Si nous parvenons à éviter la scission avant les élections prochaines au Reichstag, nous pourrons déjà nous estimer heureux...

Le programme tel qu'il est conçu actuellement se compose de trois parties :

1. Les propositions et mots d'ordre de Lassalle dont l'acceptation restera une honte pour notre Parti. Lorsque deux fractions font l'unité sur un programme commun, elles essayent d'ordinaire de faire entrer dans ce programme les choses sur lesquelles elles sont d'accord et ne touchent pas à celles où elles ne le sont pas. L'aide de l'Etat de Lassalle figurait bien au programme d'Eisenach, mais comme une des nombreuses mesures provisoires, et d'après ce qu'on m'a dit, S'il n'avait pas été question d'unification, elle n'aurait pas manqué d'être définitivement écartée par une motion de Bracke au congrès de cette année. Et voilà qu'elle y figure maintenant comme le remède unique et universel de tous les maux sociaux. En se laissant imposer la «loi d'airain des salaires» et autres phrases de Lassalle, notre Parti a subi une terrible défaite morale. Il s'est converti à la foi lassallienne. Cela est désormais indéniable. Cette partie du programme, ce sont les fourches Caudines, sous lesquelles notre Parti a passé pour la plus grande gloire de saint Lassalle.

2. Des revendications démocratiques, qui sont rédigées tout à fait dans l'esprit et dans le style du Parti populaire.

3. Des revendications à «l'Etat actuel» qui sont très confuses et illogiques, (encore qu'on ne sache pas à qui les autres «revendications» peuvent bien être posées).

4. Des propositions générales, empruntées pour la plupart au Manifeste communiste et aux statuts de l'Internationale, mais qui ont été tellement remaniées qu'elles sont ou bien absolument fausses, ou bien tout à fait ineptes, ainsi que Marx l'a prouvé en détail, dans l'écrit que vous savez. [Il s'agit de la Critique du programme de Gotha.]

Le tout est au plus haut point désordonné, confus, incohérent, illogique et blâmable. Si dans la presse bourgeoise il y avait eu un seul esprit critique, il se serait saisi de ce programme, l'aurait examiné phrase à phrase, de façon à réduire chacune d'elles à son vrai contenu, et aurait mis en évidence tous les illogismes, toutes les contradictions et bévues commises sur le terrain économique (par exemple le passage où il est dit que les instruments de travail sont aujourd'hui le «monopole de la classe capitaliste», comme s'il n'y avait pas de propriétaires fonciers ; ensuite tout le bavardage sur «l'affranchissement du travail», au lieu de parler de celui de la classe ouvrière, actuellement le travail, lui, est précisément bien trop libre), il n'aurait pas eu de peine à faire sombrer notre Parti dans le ridicule. Pourtant, ces ânes que sont les journalistes bourgeois ont pris ce programme tout à fait au sérieux, ils y ont lu ce qui n'y était pas et l'ont interprété comme étant communiste. Les ouvriers semblent faire la même chose. C'est cette circonstance seule qui nous permet, à Marx et à moi, de ne pas nous désolidariser publiquement d'un pareil programme. Tant que nos adversaires et aussi les ouvriers substitueront malgré tout nos intentions à ce programme, il nous est permis de nous taire.

Si vous êtes content du résultat quant à la question de personnes, c'est une preuve que nos exigences ont sensiblement diminué. Deux des nôtres et trois Lassalliens ! Ainsi donc, dans cette question-là, les nôtres ne sont pas traités en alliés jouissant des mêmes droits, mais en vaincus qui se trouveront d'emblée en minorité. L'action du comité, pour ce que nous en connaissons jusqu'ici, n'est pas non plus édifiante : 1. Décision de ne pas mettre sur la liste des écrits du Parti deux écrits de Bracke et de B. Becker sur Lassalle ; si elle a été révoquée, ce n'est pas la faute du comité, pas plus que celle de Liebknecht. 2. Défense faite à Vahlteich d'accepter le poste de correspondant de la Frankfurter Zeitung, qui lui avait été offert par Sonnemann. C'est Sonnemann lui-même qui a raconté le fait à Marx, lequel l'a rencontré au cours d'un voyage. Ce qui m'étonne encore plus que l'arrogance du comité et la complaisance avec laquelle Vahlteich s'y est soumis au lieu de s'en moquer, c'est la bêtise monumentale de cette décision. Le comité devrait avoir à cœur qu'un journal comme la Frankfurter Zeitung soit renseigné partout uniquement par nos gens.

... Vous avez cependant raison de dire que toute l'affaire nous servira d'expérience par les enseignements que nous en tirerons, et qu'elle promet, même dans les circonstances qui l'accompagnent, d'avoir un bon résultat. L'unification en soi est un très grand pas de fait, si, toutefois, elle tient deux ans. Mais on aurait pu, sans aucun doute, l'obtenir à bien meilleur marché.

 

 

LETTRE A KARL KAUTSKY

A STUTTGART

 

Londres, le 7 janvier 1891

Cher Kautsky,

Je t'ai envoyé hier, par lettre recommandée, le manuscrit [Il s'agit de la Critique du programme de Gotha.] de Marx auquel tu auras certainement trouvé du plaisir. Je doute qu'il puisse paraître tel quel dans le Saint Empire allemand.

Examine-le de ce point de vue et chaque fois que c'est possible, laisse de côté les passages sujets à caution et remplace-les par des points. Là où la suite des idées ne le permet pas, sois assez bon pour me signaler les passages sur l'épreuve et pour m'indiquer en deux lignes les motifs de difficulté ; je ferai alors mon possible. Je pourrais mettre les modifications entre parenthèses et dans ma préface je dirais que ce sont des passages modifiés. Donc épreuve, s'il te plaît !

Il se pourrait d'ailleurs que d'autres personnes encore prennent ombrage de cette publication, outre les hautes sphères de la police. Si tu croyais nécessaire d'avoir des égards sous ce rapport, je te prierais d'envoyer le manuscrit en recommandé à Adler. [Victor Adler (1852-1918), fondateur et dirigeant du Parti social-démocrate d'Autriche.]

Là-bas, à Vienne, il pourra probablement être imprimé dans sa totalité (à l'exception, hélas, du magnifique passage sur les besoins religieux) ; et imprimé, il le sera de toute façon. Mais j'inclinerais à penser que ce dessein bien arrêté qui est le mien et que je te communique ici, te couvre entièrement contre toute lamentation possible, car comme vous ne pouvez tout de même pas empêcher l'impression du manuscrit, il est bien préférable qu'il paraisse en Allemagne même et dans l'organe du Parti spécialement créé pour des publications de ce genre, la Neue Zeit37.

J'ai interrompu mon travail sur Brentano38 pour mettre ceci au point pour toi ; il faut en effet que j'y utilise les passages relatifs à la loi d'airain des salaires et pendant que j'y étais, autant préparer immédiatement ce texte pour l'impression. Je pensais en finir cette semaine avec Brentano, mais il y a eu tant de dérangements et de courrier que la chose ne sera guère possible.

Donc, s'il y avait des obstacles, sois assez bon pour me tenir au courant.

Ton F. Engels

 

(suite IV)

 



26/01/2007
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