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nkrumah et el-sayed avec fisk — les empreintes de l'histoire


Les empreintes de l'Histoire


C'est le Pakistan, et non l'Iran ou l'Irak, qui sert de véritable baromètre pour
l'avenir de la région, selon Robert Fisk, le réputé correspondant de
l'Independent pour le Moyen-Orient. Cette thèse, bien qu'originale, ne doit pas
être prise à la légère. Elle a été avancée par un homme qui a vécu dans cette
région au cours des trois dernières décennies, l'a étudiée et y a été témoin de
ce qui s'y est produit. Et le Pakistan, pour sûr, est un pays bien agité.

Fisk, auteur de best sellers et lauréat de prix littéraires, qui réside à
Beyrouth, parle d'expérience. Il a couvert la guerre civile au Liban, la guerre
Iran-Irak des années 80, les deux guerres contre l'Irak sous leadership
américain et l'invasion et l'occupation de l'Afghanistan postérieures au 11
Septembre. Sa voix est « une protestation passionnée contre les mensonges et
tromperies qui ont envoyé des soldats à la mort et tué des dizaines de milliers
d'hommes et de femmes », selon ce que dit la jaquette de couverture de son livre
fondateur, « La grande guerre pour la civilisation : l'Occident à la conquête du
Moyen-Orient » , au titre si judicieusement choisi.

Pour Fisk, distinguer le Pakistan est une façon d'ouvrir les yeux, car cette
nation peuplée, majoritairement musulmane, n'est même pas considérée par
certains comme faisant partie du Moyen-Orient. Ce que Fisk affirme, cependant,
c'est que l'Occident est trop timoré pour se focaliser sur la partie principale,
préférant à la place mettre l'accent sur des points plus secondaires, comme les
ambitions nucléaires iraniennes, au sujet desquelles Fisk rappelle, à qui est
disposé à écouter, qu'elles furent d'abord encouragées et « nourries » par
l'Occident.

« Il y a un pays dans cette région où l'on trouve beaucoup de supporters des
talibans, beaucoup de partisans d'Al-Quaida, dont la capitale est en proie à un
chaos permanent et à une crise confessionnelle, et ce pays possède la bombe - ce
pays, c'est le Pakistan » (Fisk à Al-Ahram Weekly). « Mais le général Moucharaf
est notre (celui de l'Occident) ami. Que se passera-t-il si Moucharaf s'en va ?
Le Pakistan est l'un des endroits les plus fragiles et dangereux » médite-t-il,
d'un ton sinistre. « Cependant, notre attention est dirigée vers un autre pays,
l'Iran, comme nous l'avons toujours fait, au Moyen-Orient.

Fisk est l'un des rares Occidentaux qualifiés pour écrire une histoire
acceptable du Moyen-Orient. Ses reportages de première main sur trois décennies
contribuent beaucoup à ses analyses des perturbations sociales et politiques
dont cette région a été le témoin depuis 150 ans - bouleversements qui ont été à
la fois dramatiques et radicaux et qui ont provoqué beaucoup de sang versé et de
souffrances. Le dernier bouleversement fut la création de l'état d'Israël, au
cœur du monde arabe, et l'expropriation subie par le peuple palestinien au cours
de ce processus.

Fisk, néanmoins, est pleinement conscient de l'existence d'une certaine
continuité de base au travers de tout le Moyen-Orient au cours de l'histoire
récente. La saga de la tragédie et de la trahison n'est pas restée confinée à la
Palestine. Liban, Irak, Iran et Afghanistan ont tous fait l'expérience des
horreurs de la guerre et des troubles violents. Fisk se fait l'avocat de l'étude
de l'histoire. « Les journalistes qui couvrent un événement ne devraient pas se
contenter de leur carnet de notes » insiste-t-il.

Pour lui, l'histoire a des résonances personnelles et « personnelles » veut dire
politiques. « Les chevaliers de la Première Croisade », écrit-il dans son livre
(« La grande guerre pour la civilisation »), « après avoir massacré toute la
population de Beyrouth, ont longé la Méditerranée au plus près pour se rendre à
Jérusalem en évitant les archers arabes ; et je me fais souvent la réflexion
qu'ils ont dû passer sur ces rochers libanais autour desquels la mer écume et
murmure, face à mon balcon.

« J'ai au mur de mon appartement des photos de la flotte française au large de
Beyrouth en 1918 et de l'arrivée du général Henri Gouraud, le premier gouverneur
sous le mandat français, qui partit pour Damas et, se tenant devant celle des
tombes qui était la plus lourdement tendue de drap vert, dans la Mosquée des
Omeyyades, lui adressa ceci, dans ce qui a bien dû être l'une des déclarations
les plus incendiaires de l'histoire du Moyen-Orient moderne : « Saladin, nous
sommes de retour ! » » médite Fisk. « A l'heure actuelle, il y a 22 fois plus de
troupes occidentales dans le monde musulman qu'il n'y en avait avant la chute de
Jérusalem en 1187 » note-t-il.

Et le Liban d'aujourd'hui ? « La guerre de l'été dernier entre Israël et le
Hezbollah était en fait une guerre Iran-Etats Unis. Le Liban, comme d'habitude,
est un champ de bataille pour d'autres. Personne ne meurt pour l'instant, donc
pour l'instant « c'est okay ». Toutefois, la situation est très fragile. Je
connais beaucoup de familles chrétiennes qui ont quitté leurs domiciles d'Hamra
Street pour d'autres quartiers. Il y a des signes de très mauvais augure.
L'Amérique et l'Iran soutiennent des partis différents et continuent à faire
pression sur cet état fragile.

Comme Fisk le note dans son livre remarqué, « Pity the nation », le Liban est un
microcosme du Moyen-Orient. « C'est une société à base confessionnelle, et c'est
pourquoi, si ces pressions se poursuivent, elle va éclater et se balkaniser. La
seule solution, c'est que le Liban devienne un état moderne. L'aptitude au
leadership, plutôt que des affiliations tribales, sectaires ou confessionnelles,
voilà ce qui devrait être exigé pour les positions clé. » dit-il au Weekly. «
Des milliers d'enfants libanais ont été envoyés à l'étranger durant la guerre
civile, et ils sont revenus avec la foi dans une société moderne. Ils ont vu
combien la guerre civile était ridicule et infantile. » ajouta-t-il.

Et, en ce qui concerne l'assassinat de Rafic Al-Hariri ? « Je crois qu'une
branche des services de sécurité du Parti Baas syrien a assassiné Al-Hariri. Je
ne dis pas, cependant, que le président syrien Bachar El-Assad était compromis.
Je ne pense pas qu'il a été approuvé au sommet. Je marchais le long de la
corniche de Beyrouth, à 400 mètres de là, quand c'est arrivé. J'y suis arrivé
avant tout le monde et avant la police. J'ai vu Hariri en feu dans la rue. Ses
chaussettes brûlaient. Et quand j'ai demandé à un Libanais qui avait été
assassiné, il m'a dit que c'était Hariri. »

La vérité sur cet assassinat sortira-t-elle un jour ? « Je pense que l'une des
raisons pour lesquelles les Syriens coopèrent (à l'enquête) est qu'ils savent
parfaitement ce qui s'est passé, parce qu'ils ont de très bons services secrets.
Mon interprétation : ce n'était pas un crime d'état. Depuis l'assassinat et
jusqu'à aujourd'hui, je persiste à penser que c'était le fait d'une branche de
la sécurité du Parti Baas. »

Et en ce qui concerne Iran et Afghanistan ? « L'Amérique n'a pas atteint son
objectif en Afghanistan. Il n'y a pas de démocratie là-bas - les seigneurs de la
guerre font la loi. Comme c'est le cas en Irak, le gouvernement ne contrôle
qu'une zone de quelques miles autour de Kaboul. Dans nombre de situations, les
forces de la coalition se trouvent en minorité face à des centaines de
combattants talibans. » remarque Fisk. « Pendant ce temps, production et
exportations d'opium sont plus élevées qu'à tout moment précédent. Les Nations
Unies disaient qu'en 2001, sous le pouvoir taliban, la production de drogue
avait chuté de près de 45%. La tendance inverse se manifeste depuis l'invasion.
La situation n'est pas aussi mauvaise qu'en Irak, mais elle l'est. »
regrette-t-il. « Je demande souvent pourquoi nous (les Occidentaux) sommes en
Afghanistan. » ajoute-t-il.

En ce qui concerne l'Iran, Fisk est prompt à relever que Siemens, la
multinationale géante allemande, a lancé le programme nucléaire iranien. C'est
l'Occident qui a poussé le Chah d'Iran à se tourner vers le nucléaire : « Le
Chah a déclenché les ambitions nucléaires iraniennes. C'est aussi le Chah qui a
recherché le pouvoir nucléaire. C'est l'Occident qui a aidé l'Iran à construire
les équipements nucléaires de Bushehr. Le Chah a déclaré une fois qu'il aimerait
avoir la bombe puisque Soviétiques et Américains l'avaient. Il fut alors
chaleureusement reçu à la Maison Blanche, parce qu'il était notre policier du
Golfe. » assure Fisk.

Ironiquement, ce sont les Gardiens de la Révolution Islamique iraniens qui
s'opposaient à cet avenir nucléaire : « Quand la Révolution islamique s'est
produite en Iran, les révolutionnaires décidèrent de fermer le centre nucléaire
parce que, disaient-ils, « c'est une œuvre du diable ». » Ce n'est qu'après la
guerre Iran-Irak que le régime iranien trouva à nouveau intéressant de
revitaliser son programme nucléaire. La préoccupation de Fisk tient à ce que
l'Iran est une nation du Moyen-Orient d'importance critique, mais porte le poids
d'une bureaucratie consacrée par le temps, la paperasse et des perspectives
archaïques ou paroissiales qui ont longtemps tiré cette région en arrière.

L' Amérique est-elle le moteur d'un progrès de la région ? Pas pour Robert Fisk.
Empires et superpuissances suivent leur propre agenda : « Dans Firdous Square, à
Bagdad, les marines ont abattu l'austère et massive statue de Saddam en la
faisant tirer par un blindé de transport de troupes, le bras droit toujours levé
en salut fraternel au peuple d'Irak. Ce fut un moment symbolique pour plus d'une
raison. Je me tenais derrière le premier à attraper une petite hache et à casser
l'imposant socle de marbre gris, mais, en quelques secondes, le marbre s'était
écaillé, révélant des fondations de brique bon marché et de ciment méchamment
fissuré. Les Américains avaient deviné depuis toujours que le régime de Saddam
était fait de cela, bien qu'ils aient fait de leur mieux, à la fin des années 70
et au début des années 80 pour l'armer, servir les intérêts de son économie et
lui accorder leur soutien politique - pour en faire le véritable dictateur qu'il
devint. »

A présent, l'empire américain fait face à une crise - sa puissance militaire est
en échec et il a convaincu peu d'alliés. Fisk y voit la répétition d'un cycle de
l'histoire. « cela se présente à peu près comme ça : les Irakiens ne nous
méritent pas ; nos sacrifices sont inutiles » Il extrapole : « Il y a sur
Internet une communauté de la haine », émanation de la droite néo-conservatrice
américaine. Fisk cite l'exemple d'un article ironique publié par le Los Angeles
Times sous le titre « Ces ingrats d'Irakiens ». « Nous avons libéré ce pays d'un
tyran. Je pense que le peuple irakien est redevable d'une immense dette de
gratitude envers les Américains... Nous avons eu à subir de grands sacrifices
pour les aider », selon les propos du Président Bush cités par cet article.

La Palestine est vraiment un autre imbroglio. « Le Mouvement Islamique Hamas n'a
pas réussi parce que nous (les Occidentaux) ne voulions pas qu'il réussisse.
Nous ne voulions pas discuter avec eux. Et nous leur avons imposé des sanctions
parce que les gouvernements occidentaux étaient persuadés que ces sales
Palestiniens avaient fait le mauvais choix électoral. Les gouvernements
occidentaux ne veulent pas de la démocratie au Moyen-Orient. Nous sommes tout à
fait satisfaits des dictateurs s'ils nous obéissent. Nous les aimons bien quand
ils envahissent l'Iran, mais pas quand ils envahissent le Koweït. Nous aimions
bien l'Egypte jusqu'à la nationalisation du Canal de Suez. Alors nous avons
bombardé Port Saïd, Ismaïlia et Suez. Parce que nous avons des intérêts tant
idéologiques que pétroliers, nous essayons en permanence de remodeler la façade
qui nous permet de soutenir des régimes variés. »

Fisk, toujours : « Les gouvernements occidentaux veulent que les peuples (de la
région) élisent les forces politiques qu'aiment ces gouvernements. Les
Palestiniens n'avaient pas voté en faveur d'une république islamique, ils
étaient plutôt écoeurés de la corruption. La façon dont (les gouvernements
occidentaux) traitaient avec le régime d'Arafat en faisait un régime corrompu.
Si les Palestiniens avaient élu ceux dont les gouvernements occidentaux
voulaient, ces derniers auraient chanté les louanges de la démocratie. Ni les
gouvernements occidentaux ni l'Union Européenne ne voulaient financer le Hamas.
Ils avaient l'habitude de donner de l'argent à l'Autorité palestinienne qui le
dilapidait. » En conclusion, Fisk : « Dès le début j'ai dit qu'Oslo serait une
tragédie. »

Et qu'en est-il du nouveau gouvernement d'union nationale Fatah - Hamas , « Le
Hamas devrait-il reconnaître l'état d'Israël ? Si Israël veut réellement la
paix, pourquoi ne pas s'asseoir autour d'une table avec le Hamas et avoir une
discussion sérieuse, adulte, pour se mettre d'accord sur une formule qui
marcherait ? La question est : Veut-on la paix ou non ? Pourquoi ne pas en
revenir à la résolution 242 du Conseil de Sécurité qui statue qu'Israël devrait
se retirer de tous les territoires occupés en 1967 ? »

Y a-t-il d'autres mains cachées dans les affaires politiques de la région ?
Seymour Hursch, du New Yorker, consacre beaucoup de temps et d'énergie au rôle
des Saoudiens. « En adoptant la rigidité du Wahabisme, la famille royale
d'Arabie saoudite s'est retrouvée dans une position extraordinaire où elle était
tolérée par les règles d'une institution qui croit qu'on devrait combattre la
corruption, mais jamais renverser vos dirigeants. Ainsi tout le système de
gouvernement saoudien marche sur la corde raide. » réfléchit Fisk.

Entre temps, « l'argent saoudien va aux Talibans, à notre ami le général Pervez
Moucharaf, et il allait à Ben Laden. ». Fisk conclut, avec ironie : « Et
l'argent achète le respect. »

G. Nkrumah et M. El-Sayed - avec R. Fisk


22 mars 2007 - Al Ahram Weekly
Traduction de l'anglais : Michel Zurbach

Publié sur : info-palestine.net



 



29/03/2007
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