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La planche savonneuse de la réalpolitik conduit au désastre

La planche savonneuse de la réalpolitik conduit au désastre

Dialogue entre le professeur de politologie Norman Finkelstein et l’ancien ministre des affaires étrangères d’Israël Shlomo Ben-Ami

Modératrice: Amy Goodman de «DemocracyNow!»

Le 14 février 2006, Amy Goodman de «DemocracyNow!» a dirigé un débat entre Shlomo Ben-Ami, ministre des affaires étrangères d’Israël dans le gouvernement d’Ehud Barak, et le politologue et publiciste Norman Finkelstein. Horizons et débats publie la version française de cet échange de vues.

Amy Goodman: Nous nous tournons maintenant vers un des conflits les plus longs et les plus acharnés de l’histoire, qui oppose Israël et les Palestiniens. Depuis l’accord historique d’Oslo, qui a suscité l’espoir d’une paix durable, plus d’une décennie s’est écoulée. Actuellement, il n’y a pratiquement pas de relations entre le gouvernement israélien et l’autorité autonome de Palestine (AA). Durant plus de cinq ans, Israël et l’AA n’ont pas mené de négociations de paix définitives. Après la récente victoire du Hamas aux élections, Israël annonce qu’il rompra les relations avec tout gouvernement dont ce groupement fera partie. Après les élections, Israël a confisqué des recettes fiscales qu’il avait recueillies pour le compte de l’AA. S’il a finalement transféré les fonds, il affirme que tout gouvernement palestinien dirigé par le Hamas «ne recevra pas un shekel» .

L’AA se trouve au bord de l’abîme financier. Cette semaine, elle a prétendu n’être pas en mesure de payer les salaires de ses plus de 130 000 employés. Elle est le premier employeur des territoires occupés. La victoire du Hamas est considérée partiellement comme une réaction des Palestiniens à la corruption de la vieille garde. Il ressort d’une enquête palestinienne interne que des fonds publics palestiniens atteignant 700 millions de dollars pour le moins ont fait l’objet de malversations ces dernières années. Le total pourrait dépasser ce montant de milliards de dollars.

Entre-temps, les colonies juives de la rive ouest (du Jourdan) occupée se sont étendues continuellement. Le groupement israélien Paix maintenant! a rapporté que 12 000 nouveaux colons s’étaient établis sur la rive ouest en 2005, soit 3000 de plus que ne s’étaient retirés de la bande de Gaza, et que la construction se poursuivait aussi bien dans les limites du mur israélien que hors de ces limites.

Aujourd’hui, nous diffusons un débat entre deux des principaux experts mondiaux du conflit israélo-palestinien. Chacun d’eux vient de publier un livre à ce sujet. Au studio se trouve Shlomo Ben-Ami, dont les connaissances sont aussi bien celles de l’initié que du scientifique. Ministre des affaires étrangères d’Ehud Barak, il est une figure clé des négociations de paix israélo-palestiniennes menées ces dernières années, y compris des entretiens de Camp David et de Taba de 2000 et 2001. Il a étudié et enseigné l’histoire à Oxford et est actuellement vice-président du centre de recherches sur la paix de Toledo, à Madrid. Son dernier ouvrage s’intitule «Cicatrices de la guerre, blessures de la paix: la tragédie israélo-arabe». Le président Clinton a dit un jour, je cite: «Shlomo Ben-Ami a œuvré infatigablement et courageusement pour la paix. Celui qui souhaite une solution juste et durable devrait lire sa description, voir ce qu’il a fait, où il a échoué et où mène la voie à partir de l’échec.»

Au studio se trouve aussi Norman Finkelstein. Il est professeur de politologie à l’Université DePaul. Parmi ses ouvrages figure «A Nation on Trial» (Une nation en justice), qu’il a édité avec Ruth Bettina Birn et auquel le «New York Times» a décerné en 1998 le titre d’ouvrage à mentionner. De plus, il est l’auteur d’ «Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict» (Perception et réalité du conflit israélo-palestinien) et de «The Holocaust Industry» (L’industrie de l’Holocauste). Son dernier livre s’intitule «Beyond Chutzpah: On the Misuse of Anti-Semitism and the Abuse of History»(Plus que des rutzpes. De l’abus de la notion d’antisémitisme et de l’histoire) Son site Internet s’appelle «NormanFinkelstein.com». Avi Shleim de l’Université d’Oxford qualifie «Beyond Chutzpah» d’«éclaircissement brillant…On reconnaît toutes les qualités qui ont rendu Finkelstein célèbre: érudition, originalité, soin scrupuleux du détail, intégrité intellectuelle, courage et capacités de criminaliste hors du commun.»

 Bienvenue à tous deux chez «Democracy-Now!». Nous nous réjouissons de vous accueillir. J’aimerais retourner à la fondation de l’Etat d’Israël et m’adresser tout d’abord à l’ancien ministre des affaires étrangères d’Israël, Shlomo Ben-Ami. Pourriez-vous nous indiquer comment cela a commencé? Votre livre comprend, si je ne me trompe pas, une description intéressante – peu fréquente en ce pays – de la naissance de l’Etat d’Israël. Pourriez-vous nous en faire part?

«1948 a donné naissance à une superpuissance dès l’origine»

Shlomo Ben-Ami: Très pragmatiquement: un Etat existait déjà avant la fondation officielle de 1948. L’expérience sioniste d’alors comportait le fait unique que les sionistes, protégés par le mandat britannique, étaient en mesure d’établir avant la fondation de l’Etat – naturellement pour les Juifs – les éléments essentiels d’un Etat, à savoir les partis politiques, le système sanitaire et social, une démocratie fonctionnant, si bien que le passage au statut d’Etat ne nécessitait plus qu’une déclaration. Celle-ci a eu lieu dans l’entre-deux-guerres, la guerre entre les Juifs et les Arabes de Palestine étant suivie par une invasion des armées arabes. Contrairement au mythe passé et actuel qui continue à circuler principalement parmi les Israéliens et les Juifs, j’estime qu’Israël n’était pas en position inférieure au début de la guerre. Les armées arabes étaient désorientées et n’ont pas jeté les forces nécessaires dans la bataille.

1948 a donné naissance non seulement à un Etat, mais aussi à une superpuissance à certains égards, dès l’origine. Nous avons vaincu les armées arabes envahisseurs et la population locale. Celle-ci a été chassée de Palestine, de l’Etat d’Israël, ce qui a généré le problème des réfugiés. En fait, les Arabes ont perdu la guerre de 1948 dès 1936–39, période au cours de laquelle ils ont combattu la puissance mandataire britannique et les Israéliens ou le Yishuv juif, une forme antérieure d’Etat juif, et ont été vaincus alors, de sorte qu’ils ont affronté l’heure de vérité de 1948 comme nation déjà vaincue. La guerre de 1948 a donc été gagnée dès 1936 et les Arabes n’avaient aucune chance de la gagner en 1948. Ils étaient déjà une nation battue en 1948, lorsqu’ils se sont heurtés à la superpuissance d’Israël qui était née alors.

Votre livre contient un certain nombre de citations intéressantes de vous-même ou d’autres personnes telles que Berl Katznelson, l’idéologue en chef du mouvement ouvrier qui confirment, à propos des troubles ayant agité le monde arabe en 1929, que l’entreprise sioniste est une entreprise de conquête. Vous répliquez: «La réalité du pays était celle d’une communauté arabe victime de la terreur, faisant face à une armée israélienne sans scrupules et dont la voie victorieuse n’a pas été tracée seulement par ses prestations contre les armées arabes régulières, mais aussi par l’intimidation et, partiellement, par la cruauté et les massacres exercés envers la communauté civile arabe. La communauté arabe prise de panique a été tellement impressionnée par les massacres qui se sont imprégnés dans ses témoignages de souffrance et de haine qu’elle s’est laissée déraciner.» Expliquez-nous cette situation.

Shlomo Ben-Ami: Une série de «nouveaux historiens» se sont penchés sur les sources et origines d’Israël. Vous avez mentionné Avi Shlaim, mais il en est de nombreux autres qui ont prouvé ce qui s’est passé alors réellement. Et je dois dire que la principale différence entre leurs assertions et les miennes ne concerne pas les faits. Ils ont parfaitement raison de décrire les faits et de corriger les mythes.

Mon point de vue est que chacun, hormis Jésus Christ, mais à l’inclusion des nations, est né pécheur. On peut considérer les choses sur le plan moral, mais cela n’empêche pas, de mon point de vue très modéré, de justifier la création de l’Etat d’Israël, si dures et si répugnantes moralement soient les conditions qui en résultent pour les Palestiniens. C’est sur ce plan que mon opinion s’écarte de celle des «nouveaux historiens». Ils ont fourni une contribution considérable à notre compréhension de l’origine de l’Etat d’Israël. Néanmoins, je reste d’avis que – malheureusement, tragiquement, tristement – les nations naissent toujours dans le péché.

Et notre rôle, le rôle de notre génération – c’est pourquoi je fais de la politique, je tente de fournir mon très modeste apport au processus de paix – est de mettre fin à l’injustice commise envers les Palestiniens. Nous devons tracer une frontière entre un Etat israélien et un Etat palestinien. Il nous faut résoudre le problème de la meilleure manière possible en versant aux réfugiés les indemnités nécessaires, en les intégrant dans l’Etat palestinien, mais en aucun cas dans l’Etat d’Israël. Non pas parce que ce serait immoral, mais parce que ce n’est pas réalisable, pas possible. Nous devons agir de manière réaliste et voir quelles sont les conditions d’un traité de paix définitif. Je crois que nous étions très près d’un traité de paix définitif. Malheureusement, nous ne l’avons pas conclu. Mais nous en étions très près en 2001.

«La grande injustice commise envers les Palestiniens»

Avant d’en venir à ce traité de paix, quelques mots au sujet d’une de vos autres déclarations. «Israël a réprimé aussi son souvenir de la guerre contre les résidents Palestiniens parce qu’il ne supportait pas d’avoir expulsé les Arabes, de s’être montré cruel à leur égard et de les avoir privés de tous moyens. Cela revenait presque à avouer que le noble rêve juif de statut étatique était entaché pour toujours de la grande injustice faite aux Palestiniens et du fait que l’Etat juif était né dans le péché.» Je crois que nombre de gens seraient surpris que l’ancien ministre des affaires étrangères d’Israël tienne ces propos.

Shlomo Ben-Ami: Oui, mais je suis aussi historien. Je m’efforce d’être aussi équitable que possible en considérant le passé. Vous soulignez un point très intéressant en mentionnant que nous tentons d’effacer le souvenir de notre guerre contre les Palestiniens et que la grande mythologie «Israël 1948» se fonde sur notre guerre contre les armées arabes envahisseurs et non sur notre guerre contre les Palestiniens, parti le plus faible de la confrontation, parce que cela ne sert pas à cimenter le mythe de la fondation d’un Etat et d’une nation. Nous devons donc le corriger. Il n’y a pas de voie qui permette de dédommager pleinement les Palestiniens, mais nous devons faire vraiment tout notre possible pour trouver un moyen de réduire au minimum le dommage que nous avons causé à cette nation.

Shlomo Ben-Ami, que dites-vous à ceux qui continuent d’affirmer que, lors de la fondation de l’Etat d’Israël et auparavant, le pays était désert, que les Juifs arrivaient dans une région dépeuplée.

Shlomo Ben-Ami: Que c’est évidemment stupide. Le pays était peuplé. Il l’était indéniablement. Israël Zangwill a été le premier à affirmer que nous étions arrivés, nation sans terre, à une terre sans peuple. Ce n’était visiblement pas vrai mais, encore une fois, une partie de la tragédie était que les Palestiniens n’ont pas pris leur destin en mains. Les organisations sionistes Affendis, propriétaires fonciers qui vivaient en Turquie ou dans quelque autre partie de l’Empire ottoman, ont acheté une partie du pays, et certains Palestiniens ont été ainsi contraints d’émigrer. Dans l’ensemble, cependant, les achats n’ont pas dépassé 6 à 7% de la surface globale de l’Etat d’Israël. On s’est simplement approprié le reste, ou l’a conquis par la guerre.

 Norman Finkelstein, vous êtes l’auteur du livre «Beyond Chutzpah: On the Misuse of Anti-Semitism and the Abuse of History» («L’antisémitisme, arme politique – Israël, l’Amérique et l’abus de l’histoire»). Partagez-vous ce point de vue? Approuvez-vous ce que Shlomo Ben-Ami, l’ancien ministre des affaires étrangères israélien a exposé?

Norman Finkelstein: Je suis également d’avis que, parmi les scientifiques et gens raisonnables, il n’y a guère de controverses actuellement au sujet des faits. Il existe un large consensus à propos de ce qui s’est passé à l’époque de la fondation de l’Etat d’Israël, partant des premières colonies sionistes de la fin du XIXe siècle pour aboutir à 1948. Dans ses 50 premières pages, monsieur Ben-Ami indique bien en quoi consiste ce consensus.

J’aimerais souligner quelques points mentionnés dans son livre, afin d’arrondir l’image. Il indique au début que le principal dilemme des sionistes était qu’ils voulaient fonder un Etat dominé par les Juifs sur un territoire dont la majorité de la population n’étaient pas des Juifs. Il indique qu’en 1906, il y avait 700 000 Arabes, 50 000 Juifs, dont une poignée de sionistes seulement. Tel était le dilemme. Comment crée-t-on un Etat juif sur un territoire dont la population n’était pas juive dans sa majorité?

L’historien israélien Benny Morris a dit qu’il n’y avait que deux possibilités de résoudre ce dilemme. On peut tout d’abord créer ce qu’il nomme la solution sud-africaine, créant un Etat juif et expropriant la population autochtone. Telle est la première possibilité. La seconde est ce qu’il nomme la solution des transferts. On expulse la population autochtone, on réalise ce que nous avons fait en Amérique du Nord.

Comme monsieur Ben-Ami l’a exposé, le mouvement sioniste était tombé d’accord, dans les années trente, sur le fait que les transferts étaient la voie qui permettait de résoudre le dilemme. On chasse les Palestiniens. Certes, on ne peut pas le faire à tout moment, car il y a des problèmes moraux et internationaux. Il faut attendre le bon moment. Le bon moment est arrivé en 1948. Sous prétexte de guerre, on a pu expulser la population autochtone.

J’ai été un peu surpris que monsieur Ben-Ami aille plus loin que ce que maints historiens israéliens reconnaissent. Quelqu’un comme Benny Morris dira: «Des épurations ethniques ont eu lieu en Palestine en 1948.» Ainsi s’exprime Benny Morris. Mais il dit que c’était un accident de guerre. Il y a des guerres, et des gens sont expropriés. Monsieur Ben-Ami dit non et fait un pas de plus. Il dit que l’on peut reconnaître assez clairement qu’ils avaient le plan de chasser les Palestiniens. L’occasion s’est présentée et ils l’ont exploitée. Tels sont les faits.

«Il s’agit non pas de tragédie et de tristesse, mais de droit, de droit international public»

Où nos opinions divergent-elles donc? Je pense que la question de la responsabilité nous sépare. Ce n’est pas seulement une question de responsabilité morale. Ce n’est pas simplement une question de tragédie et de tristesse. C’est une question de droit, de droit international public, dit aussi droit des gens. Quels sont, par exemple, les engagements d’un Etat membre des Nations Unies? Les réfugiés sont habilités à retourner dans leurs maisons, d’après le droit international, dès que le conflit est terminé sur le champ de bataille. Et monsieur Ben-Ami l’a bien dit. Selon ses propos, le moment décisif du conflit israélo-palestinien a été non pas quand les Palestiniens ont été expulsés, mais quand Israël a refusé, après la guerre, de les laisser rentrer.

A ce point, il dit qu’il y a un problème, qu’il décrit comme la présence de deux situations opposant des intérêts contradictoires. D’une part, il y a ce qu’il nomme l’éthique sioniste. Ils veulent un Etat juif. D’autre part, il y a les réfugiés palestiniens, qui ont un droit au retour. Pour monsieur Ben-Ami, il s’agit d’un problème insoluble: l’éthique sioniste contre les réfugiés.

Toutefois, il y a un troisième facteur, à savoir le droit international public. Or les Palestiniens ont un droit au retour suivant le droit international. Je ne milite pas pour un droit au retour. Je reconnais qu’il s’agit d’un problème compliqué. En ce qui concerne le droit et les torts, le juste et l’injuste, nous devons toutefois être honnêtes. Ce que l’on a commis envers les Palestiniens, c’est une injustice. Ils étaient dans leurs droit. Ce n’est pas une tragédie et il ne s’agit pas de morale. Il s’agit de droits. Le droit au retour leur a été refusé. Comment résout-on ce problème? C’est difficile, je l’avoue. Mais nous devons distinguer entre droits et torts. A mon avis, il s’agit du problème principal qui se pose si l’on parle de Camp David. Qui a été privé de ses droits pendant les négociations de Camp David/Taba?

Votre réponse, Shlomo Ben-Ami?

Shlomo Ben-Ami: Il me semble que la divergence entre l’opinion de monsieur Finkelstein et la mienne n’est pas si grave. Que l’on se prononce pour le droit ou pour la morale, le principal problème est qu’aucune solution pratique n’est à disposition et qu’il n’est vraiment pas possible de reconnaître le droit d’Israël à exister et, en même temps, de prétendre que le droit de cinq à six millions de Palestiniens de retourner dans l’Etat d’Israël serait compatible avec l’existence d’un Etat juif.

Nous devons donc trouver une voie, et je crois qu’elle figurait dans le plan de paix de Bill Clinton. Ce plan constate que les réfugiés palestiniens ont le droit naturel de retourner en Palestine, la rive ouest et la bande de Gaza en faisant partie. Un élément de ce plan est ma contribution personnelle au plan de paix. Il prévoit que, lors de l’échange de territoires entre nous et les Palestiniens, les Palestiniens recevraient quelques pourcentages qui appartiennent aujourd’hui à Israël. Et les plans de paix du président disposent qu’ils pourraient établir autant de réfugiés qu’ils le souhaitent dans les parties de l’Etat d’Israël transférées aux Palestiniens. Il en résulte que le retour s’effectuera dans l’Etat palestinien et dans les parties de l’Etat d’Israël soumises à la souveraineté palestiniennes, à quoi s’ajouteront des montants importants à titre de compensation. Il me semble que nous avons fait le maximum possible dans ces circonstances et que nous sommes arrivés très près de la solution.

Par ailleurs, Arafat ne s’est jamais intéressé particulièrement au problème des réfugiés. Il concentrait son attention sur Jérusalem. Je l’ai entendu dire au président d’alors de l’administration palestinienne autonome: «Fiche-moi la paix avec tes réfugiés. Ce dont nous avons besoin, c’est de Jérusalem.» La question des réfugiés ne hantait donc pas ses nuits. Jusqu’à ses derniers jours, Arafat est resté membre de la confrérie musulmane, un être profondément religieux, un homme du coran qui voyait en Jérusalem le point de discorde essentiel entre Palestiniens et Israéliens. La répartition du territoire ne l’intéressait pas particulièrement. A Camp David par exemple, je l’ai entendu dire au président Clinton: «Je suis prêt à mettre 8% de la rive ouest à disposition de colonies israéliennes si l’on m’offre une solution concernant Jérusalem.» Telle était sa manière de diriger. Le problème des réfugiés n’était pas sa préoccupation essentielle.

Pourquoi la proposition de paix a-t-elle échoué?

J’aimerais vous donner la possibilité de répondre, Norman Finkelstein, mais je vous prie, Shlomo Ben-Ami, de nous donner tout d’abord un aperçu de l’ensemble du processus de paix auquel vous avez participé, dans une fonction décisive, lors du Traité d’Oslo de 1993. Pourriez-vous nous expliquer quels effets avaient les traités, pourquoi ils ont échoué?

Shlomo Ben-Ami: Le processus de paix d’Oslo a commencé comme accord entre deux partenaires inégaux. Arafat a considéré Oslo non pas forcément comme la voie à une entente, mais comme ce qui avait davantage d’importance à ses yeux à l’époque, soit un retour dans les territoires occupés et le recouvrement du contrôle de la politique de la famille palestinienne. N’oublions pas que l’intifada terminée par Oslo a commencé indépendamment de la direction de l’OLP et qu’Arafat a remarqué que le contrôle du destin palestinien lui échappait. La voie du retour dans les territoires occupés passait par un accord avec Israël. C’est pourquoi il a fait des concessions énormes à Oslo.

Pendant qu’il négociait avec nous à Oslo, une délégation officielle palestinienne traitait avec une délégation officielle israélienne à Washington, et la délégation officielle palestinienne énonçait les vraies exigences du point de vue palestinien, à savoir autodétermination, droit au retour, fin de l’occupation, tous les points nécessaires, alors qu’Arafat a signé un accord à Oslo qui ne mentionnait même pas le droit des Palestiniens à l’autodétermination ni l’exigence formulée envers Israël de cesser d’implanter des colonies. Quand, après Oslo, les Israéliens ont poursuivi l’expansion des colonies, ils ont certes violé l’esprit d’Oslo, mais non sa lettre. Dans le traité d’Oslo, il n’y a pas de passage qui interdise aux Israéliens d’implanter de nouvelles colonies. Il s’agissait d’un accord sans valeur, qu’Arafat n’a conclu que parce qu’il voulait rentrer dans les territoires occupés et contrôler la politique palestinienne.

Le problème principal posé par l’accord d’Oslo était qu’il traitait de points mineurs, tel celui de la bande de Gaza – que même l’extrême-droite israélienne était prête à abandonner – mais qu’il n’envisageait pas l’avenir. Les deux parties ont convenu d’un processus bien que leurs vues sur l’objectif définitif fussent diamétralement opposées. Le traité n’indiquait pas quel devait être le sort de Jérusalem. Il était simplement dit que nous traiterions de Jérusalem. Et les réfugiés? Aucune déclaration claire, hormis l’indication que l’on en traiterait. L’ensemble – le fait que l’avenir n’est pas réglé dans une telle mesure – est une invitation aux parties à créer des faits accomplis ou, tout au moins, à le tenter: pour les Israéliens par l’extension des colonies, pour les Palestiniens, en réagissant par la terreur. La symétrie créée à Oslo a perduré jusqu’à l’heure actuelle. Les parties ayant des objectifs aussi divergents, Oslo ne pouvait pas aboutir à un accord définitif. C’était un exercice d’escrime dans un miroir.

Les Palestiniens n’ont même pas mentionné le droit à l’autodétermination, c’est pourquoi un dirigeant tel que Rabin pourrait avoir pensé: nous avons un accord qui générera un quasi-Etat [«state-minus»]. Telle était l’expression de Rabin. Il n’a jamais pensé que l’on en arriverait à un véritable Etat palestinien. Il y avait de nombreuses ambivalences, que Kissinger nommerait peut-être ambivalences constructives, mais je crois qu’il s’agissait d’ambivalences destructives. Ces ambivalences destructives ont permis de conclure l’accord d’Oslo. Toutefois, c’était un champ de mines pour tous ceux qui à Camp David et, ultérieurement, à Taba ont tenté de reprendre les thèmes abordés.

Professeur Norman Finkelstein?

Norman Finkelstein: Je vais tenter de me concentrer sur les thèmes ou problèmes clés, hormis ceux qui concernent les réfugiés et Jérusalem, à propos desquels je reviendrai lorsque nous discuterons ce qui a conduit au pat de Camp David et de Taba. Mais laissez-moi parler du contexte. A ce propos, je partage partiellement, mais non complètement, les vues de monsieur Ben-Ami.

Le consensus international depuis le milieu des années septante: la solution des deux Etats

A mon avis, le contexte essentiel est le suivant. Depuis le milieu des années septante, il y a un consensus international sur la manière de résoudre le conflit israélo-palestinien. La plupart de nos auditeurs le connaissent. Il est nommé solution des deux Etats. Cette solution est simple et claire. Israël doit se retirer complètement de la rive ouest, de la bande de Gaza et de Jérusalem, conformément au principe fondamental du droit des gens que monsieur Ben-Ami a cité trois fois dans son ouvrage et qui interdit aux Etats d’étendre leur territoire par la guerre. La rive ouest, Gaza et Jérusalem ont été occupés pendant la guerre, Israël ne peut donc pas les garder. Ils doivent être rendus. La Palestine et les Etats arabes voisins doivent reconnaître le droit d’Israël de vivre en paix et en sécurité avec ses voisins. Tel était le quid pro quo: reconnaissance d’Israël, droit de la Palestine à l’autodétermination sur la rive ouest, dans la bande de Gaza et avec Jérusalem comme capitale. C’est le consensus international.

Il n’est pas compliqué. Il n’est pas non plus controversé. Nous pouvons voir chaque année comment les Etats votent à ce sujet aux Nations Unies. Ce consensus recueille les voix de 160 nations, auxquelles s’opposent celles des Etats-Unis, d’Israël, de Nauru, de Belau, de Tuvalu, de la Micronésie et des îles Marshall. C’est tout. Si le gouvernement israélien était pleinement conscient que c’était le consensus international, il était naturellement opposé à (a) un retrait complet de la rive ouest, de la bande de Gaza et de Jérusalem et (b) à la création d’un Etat palestinien dans les territoires occupés.

Quand, en 1981, les pressions sur Israël tendant à la réalisation d’un accord dans le conflit israélo-palestinien s’accentuèrent, Israël a décidé d’envahir le Liban pour anéantir l’OLP, parce que l’on savait que celle-ci prônait la solution des deux Etats. Comme le collègue de monsieur Ben-Ami, Avner Yaniv, l’a indiqué dans son excellent livre intitulé «Dilemmas of Security», «le problème principal d’Israël était l’offensive de paix de l’OLP. L’OLP voulait les deux Etats, Israël n’en voulait rien.» Israël a donc décidé d’anéantir l’OLP, ce qu’il a réalisé avec succès. L’OLP s’est résolu à l’exil.

En 1987, les Palestiniens des territoires occupés avaient perdu tout espoir d’une intervention internationale et se sont révoltés. Ils se sont lancés dans l’intifada palestinienne, révolte civile non violente. Durant ses premières années, la rébellion s’est avérée remarquablement efficace. 1990 arrive, l’Irak occupe Koweit. L’OLP soutient l’Irak, certes de manière ambiguë, mais je dois en convenir avec monsieur Ben- Ami, le soutient. La guerre se termine, l’Irak est battu et tous les Etats du Golfe suspendent leurs paiements à l’OLP. L’OLP est à terre.

C’est alors qu’Israël a une idée géniale. Rabin dit: «Jetons une bouée de sauvetage à Arafat, mais en y mettant certaines conditions.» Monsieur Ben-Ami l’exprime très bien: «L’OLP devient le sous-traitant et le collaborateur d’Israël dans les territoires occupés, pour réprimer les véritables tendances démocratiques des Palestiniens.» Exactement comme monsieur Ben-Ami l’écrit, Israël avait deux options après la guerre d’Irak. Il aurait pu traiter avec les véritables représentants des Palestiniens, qui souhaitaient dans leur intégralité la solution des deux Etats conforme au consensus international, ou il pouvait négocier avec Arafat dans l’espoir que, désespéré, il serve de collaborateur et de sous-traitant pour refuser aux Palestiniens les compétences que leur accorde le droit international. Les Israéliens ont opté pour Arafat, non seulement parce qu’il était désespéré, mais aussi, parce qu’ils pensaient qu’il refuserait aux Palestiniens ce à quoi ils avaient droit et réprimerait toute résistance contre l’occupation. Finalement, Camp David a abouti aux règlements de comptes. Il s’est avéré qu’Arafat n’avait pas l’intention de refuser aux Palestiniens les droits qui leur étaient dus d’après le droit international. Je crois que c’est le point qui a engendré le pat de Camp David et de Taba.

Tournons-nous vers l’ancien ministre des affaires étrangères Shlomo Ben-Ami.

Shlomo Ben-Ami: Si vous permettez, quelques mots à propos du droit des gens et de la résolution 242 du conseil de sécurité; il faut analyser cette résolution autrement que la résolution 425, qui exige le retrait d’Israël du Liban ou de celle qui exige le retrait de l’Irak de Koweit. La différence est qu’il n’y a pas de négociations dans le cas du Liban et de l’Irak. La communauté internationale se contente d’exiger que respectivement Israël se retire sans conditions du Liban et l’Irak de Koweit.

La résolution 242 est différente. Elle exige des parties qu’elles négocient des frontières sûres et reconnues entre leur deux pays. Par ailleurs, elle ne dit rien à propos d’un Etat palestinien. Elle ne mentionne ni les réfugiés, ni Jérusalem, raison pour laquelle l’OLP a rejeté la résolution 242, parce qu’elle ne considère la question palestinienne que comme question de réfugiés. C’est ce que fait la résolution 242. Je ne crois donc pas qu’elle puisse servir de base à un traité de paix du point de vue palestinien. En revanche, les Israéliens peuvent l’accepter, car une interprétation veut qu’elle n’exige pas de retrait des territoires occupés et qu’elle ne mentionne pas d’Etat palestinien.

Les Palestiniens deviendront-ils les seconds Kurdes du Proche-Orient?

J’approuve la deuxième partie des explications de monsieur Finkelstein. Il se fonde sur mes allégations et la seule chose que j’ajouterais est qu’Arafat ne se préoccupe pas du tout du droit des gens ou qu’il s’en préoccupe très peu. Il se fichait pas mal du droit des gens. Ce qui l’intéressait, ce n’était pas de savoir si l’accord était conforme ou non au droit des gens. Telle est mon opinion au sujet de cet homme que j’ai rencontré maintes fois. Il se peut que je me trompe, mais telle est mon opinion. Il était incapable moralement, psychiquement, physiquement d’accepter la légitimité morale d’un Etat juif, quelles que soient ses frontières ou son autre base. Arafat était incapable de fermer la porte de son conflit sans fin entre nous et les Palestiniens. Tel était le problème fondamental.

A mon avis, ce qui s’est passé à Taba ne concernait en rien le droit international. Ce qui s’est passé, c’est qu’Arafat croyait que Bush junior était la copie de Bush senior. Or Bush senior était réputé aimable envers les Arabes ou, pour le moins, peu sensible aux arguments des Juifs. Telle était sa réputation dans le monde arabe. Je me souviens d’une visite au président Mubarak. Après avoir quitté son bureau, je dis: «Chacun parle de services de renseignements, monsieur le président, mais tous nos services de renseignements se sont trompés. Vous souhaitiez l’élection du président Bush. Nous souhaitions celle d’Al Gore, et le locataire de la Maison blanche a été le président le mieux disposé à l’égard d’Israël que nous ayons jamais connu.» Arafat était convaincu qu’il pourrait obtenir de meilleures conditions du président Bush. Ses soucis étaient surtout de nature politique, et là aussi il a échoué, parce qu’il croyait tout savoir. Il se prenait pour un grand stratège et a échoué constamment sur ce plan. Il a trahi la cause de son propre peuple, les Palestiniens étant en passe de devenir les seconds Kurdes du Proche-Orient, nation dont les chances d’avoir leur propre Etat s’amenuisent.

Il n’y aura jamais de solution idéale. Un dirigeant doit prendre ses mesures au moment décisif. S’il cherche un consensus parmi son peuple, il se peut qu’il ne l’obtienne jamais. La paix est une entreprise qui peut aussi diviser les gens; une paix acceptée par le Hamas ne le sera pas par les Israéliens, tout comme une paix acceptée par l’extrême-droite israélienne ne le sera pas, mutatis mutandis, par les Palestiniens. Il faut diviser la société, et le traité de paix ne satisfera jamais pleinement aux exigences du droit international. Il correspondra aux possibilités politiques, à un équilibre précaire entre les parties en cause. C’est ainsi que la paix a toujours été conclue au fil de l’histoire, et je crois que nous avons malheureusement laissé passer l’occasion et que nous devrons retourner où elle se trouvait. En ce qui concerne la situation actuelle de l’autorité palestinienne autonome, je suis moins pessimiste que beaucoup d’autres. Je ne crois pas que, comme partenaires dans le processus de paix, nous devions automatiquement exclure les nouveaux détenteurs du pouvoir de Ramallah et de Gaza. Certaines choses doivent être faites.

Vous pensez au Hamas?

Shlomo Ben-Ami: Oui, le Hamas. Je vois presque une sorte de justice poétique dans cette victoire du Hamas. Quelle est finalement la raison de la nostalgie concernant Arafat et l’OLP? Ont-ils mené la cause palestinienne convenablement? Vous avez mentionné la corruption et l’inefficacité. Il est évident qu’Israël a fortement contribué à la désintégration du système palestinien, mais les dirigeants ont abandonné leurs troupes. Ils les ont trompées et la victoire du Hamas est juste à bien des égards. Nous ne pouvons pas prêcher la démocratie, puis prétendre ne pas accepter le vainqueur. Soit on veut la démocratie, soit on ne la veut pas. Ces gens sont beaucoup plus pragmatiques qu’on ne le pense. Durant les années nonante, ils ont inventé un système de réglementation passagère avec Israël. A l’époque, le Hamas a parlé pour la première fois avec Israël d’une réglementation passagère. En 2003, ils ont déclaré un cessez-le-feu unilatéral parce qu’ils étaient exclus du système politique sous Arafat, dont la manière de gouverner consistait à diviser et à régner. Mahmoud Abbas les a intégrés dans le système politique, et cela les a amenés au cessez-le-feu. Ils veulent grandir comme force politique et devenir un sujet politique. Il nous faut nous efforcer de trouver des voies permettant de travailler avec eux.

Tous prétendent qu’ils devraient d’abord reconnaître l’Etat d’Israël et renoncer au terrorisme. Je serais heureux qu’ils le fassent, mais je n’y crois pas. Peut-être le feront-ils un jour, mais au mieux comme partie d’un quid pro quo, d’un troc, comme l’OLP l’a fait. Quand Rabin a commencé à traiter avec l’OLP, cellei-ci n’a pas reconnu Israël comme Etat et s’est livré à toutes sortes de coups fourrés. Nous devons donc être beaucoup plus réalistes, renoncer aux vieux clichés et voir si nous pouvons atteindre quelque chose avec ces gens. Je crois qu’une réglementation transitoire à long terme entre Israël et le Hamas est faisable et possible, même si elle s’effectue non pas directement par les deux parties, par une tierce partie.

«Le droit international public n’est pas une question abstraite»

Shlomo Ben-Ami est l’ancien ministre des affaires étrangères d’Israël et Norman Finkelstein est professeur à l’Université DePaul. Tous deux ont écrit des livres sur Israël. Le livre de Shlomo Ben-Ami s’intitule «Scars of War, Wounds of Peace» et celui de Norman Finkelstein «Beyond Chuzpah: The Misuse of Anti-Semitism and the Abuse of History». Votre réponse à l’ancien ministre des affaires étrangères israélien.

Norman Finkelstein: Je souhaite négliger, pour le moment, la question du Hamas, et revenir tout d’abord sur le point précédent, à savoir si le droit des gens a une importance ou n’en a pas. Il ne s’agit pas d’une question abstraite. C’est une question qui, heureusement, se pose uniquement aux juristes pour l’instant. Cette question concerne le dernier tiers du livre de monsieur Ben Ami, la question de savoir qui est responsable de l’échec ou du cul-de-sac dans lequel les négociations de Camp David et de Taba se sont fourvoyées. A mon avis, les propos de monsieur Ben-Ami l’historien sont tout à fait pertinents, alors que ceux du diplomate comprennent des appréciations douteuses. Cela concerne le dernier tiers de son livre, dont les jugements sont sujets à caution.

Je ne puis évidemment pas sonder le cœur d’Arafat et je ne sais pas ce qu’il savait et ne savait pas. Pour dire le vrai, cela ne m’intéresse pas. Mon intérêt se concentre sur le développement diplomatique effectif. Quelles offres les deux parties ont-elles faites à Camp David et à Taba. Malheureusement, monsieur Ben-Ami a repris l’estimation usuelle, que l’on peut nommer interprétation Dennis Ross. D’après cette interprétation, Israël aurait fait des concessions considérables à Camp David et à Taba et les Palestiniens auraient refusé toute concession en raison de que monsieur Ben-Ami nomme à plusieurs reprises la position intransigeante d’Arafat. Ainsi, Arafat aurait galvaudé une immense chance. Si l’on considère tout en fonction de ce qu’Israël voulait, il faut constater qu’Israël a fait d’immenses considérations. Considérant cependant ce que le droit des gens habilite Israël à obtenir, on doit admettre que cet Etat n’a pas fait une seule concession. Toutes les concessions ont été faites par les Palestiniens.

Comme nous ne disposons que de peu de temps, je me limiterai à de brèves remarques. Quatre types de thèmes ont été abordés à Camp David et à Taba: les colonies, les frontières, Jérusalem et les réfugiés. Commençons par les colonies. Du point de vue du droit international public, il n’y a ni doutes ni discussions. Selon l’art. 49 de la 4e Convention de Genève, la puissance occupante ne pourra procéder au transfert d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle. D’après le droit des gens, toutes les colonies, sans exception, sont illégales. En 2004, la Cour internationale de Justice a constaté que toutes les colonies étaient illégales. Les Palestiniens étaient disposés à accepter 50% des colonies israéliennes sur la rive ouest. C’était une concession considérable, qui dépassait de beaucoup ce que le droit international public leur aurait permis d’exiger.

A propos des frontières. Le principe est évident. Je n’en parlerai pas, étant très satisfait que monsieur Ben-Ami l’ait mentionné trois fois dans son livre. Il est inadmissible d’acquérir un territoire grâce à la guerre. En vertu du droit des gens, Israël doit se retirer complètement de la rive ouest et de la bande de Gaza. En juillet 2004, la Cour internationale de Justice a nommé ces deux secteurs «territoires palestiniens occupés». Même si l’on peut débattre des pourcentages, il est certain – et je sais que monsieur Ben-Ami ne le contestera pas – que les Palestiniens étaient disposés à faire des concessions au sujet des frontières. De quel pourcentage? Les avis divergent à ce propos. Mais il n’y a pas de doute qu’ils étaient prêts à faire des concessions.

Venons-en à Jérusalem. Jérusalem est un cas intéressant, car si vous lisez monsieur Ben-Ami ou les rapports habituels de la presse alignée américaine, vous constaterez qu’ils parlent tous des concessions gigantesques auxquelles Barak aurait été disposé à propos de Jérusalem. Or Israël n’aurait pas une once de souveraineté sur quelque partie de Jérusalem que ce soit, d’après le droit international public. Lisez l’arrêt de la Cour internationale de Justice. Il dit qu’Israël occupe du territoire palestinien. Les Palestiniens étaient disposés à partager, grosso modo, Jérusalem en deux moitiés. La partie juive devait revenir à Israël, la partie arabe aux Palestiniens.

Quatrième point finalement, la question des réfugiés. Ici également, le droit des gens est d’une clarté limpide. Même des organisations des droits de l’homme aussi conservatrices qu’Amnistie internationale ou qu’Human Rights Watch ont pris position en faveur du droit au retour pendant les négociations de Camp David, en l’an 2000. Elles ont constaté catégoriquement que tout Palestinien – c’est-à-dire quelque cinq à six millions de personnes – avait un droit au retour d’après le droit international public, et non pas sur n’importe quelle petite parcelle – 1% d’Israël – qu’Israël échangerait, mais dans ses maisons ou dans les régions d’Israël où se trouvaient ses maisons. Tel est le droit! Monsieur Ben-Ami admettra certainement que les Palestiniens n’ont pas exigé ou n’exigeront pas le retour des 6 millions de réfugiés. Il nomme un chiffre de 4 800 000. En fait, d’autres auteurs – je ne vais pas maintenant m’occuper de chiffres, très difficiles à constater – indiquent que de plusieurs milliers à 200 000 réfugiés entendaient rentrer. C’est beaucoup moins que 6 millions.

A chacun de ces points, toutes les concessions sont venues des Palestiniens. Le problème est que chacun, y compris monsieur Ben Ami dans son livre, commence par indiquer ce que veut Israël et à quelle part de ses souhaits maximaux il est disposé à renoncer. Or tel n’est pas le point de référence. Le seul point décisif est leur prétention en vertu du droit international public. En prenant ce cadre de référence, on obtient une toute autre image.       

Reproduction tirée de: http://www.democracynow.org, 14/2/2006. (Traduction Horizons et débats)

Bibliographie:

Shlomo Ben-Ami. Scars of War, Wounds of Peace: The Isreali-Arab Tragedy. Oxford University Press. ISBN 0195181581

Norman G. Finkelstein. A Nation on Trial. Owl Books 1998 ISBN-10 0805058729, ISBN-13 978-0805058727

Norman G. Finkelstein. Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict. W.W. Norton & Company 2003. ISBN-10 1859844421, ISBN-13 978-1859844427

Norman G. Finkelstein. Mythes et réalités du conflit israélo-palestinien. Aden éd., Belgique, Nouveauté à paraître

Norman G. Finkelstein. The Holocaust Industry. Verso 2002. ISBN-10 185984488X, ISBN-13 978-1859844885

Norman G. Finkelstein. L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs. La Fabrique éd. 2001

Avner Yaniv. Dilemmas of Security. Oxford University Press 1987 ISBN-10 01950414, ISBN-13 978-0195041224

Norman G. Finkelstein. Beyond Chutzpah. On the Misuse of Antisemitism and the Abuse of History. University Press California. ISBN-10 0520245989, ISBN-13 978-0520245983

 

(Horizons et débats, 12 janvier 2007, 7e année, N°2)



18/01/2007
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