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lénine — karl marx (II)

 

 

Karl Marx

 

 

LA DOCTRINE ECONOMIQUE DE MARX

 

«Le but final de cet ouvrage, dit Marx dans sa préface au Capital, est de découvrir la loi économique du mouvement de la société moderne», c'est-à-dire de la société capitaliste, de la société bourgeoise. L'étude des rapports de production d'une société donnée, historiquement déterminée dans leur naissance, leur développement et leur déclin, tel est le contenu de la doctrine économique de Marx. Ce qui domine dans la société capitaliste, c'est la production des marchandises ; aussi l'analyse de Marx commence-t-elle par l'analyse de la marchandise.

 

LA VALEUR

La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme ; en second lieu, c'est une chose que l'on échange contre une autre. L'utilité d'une chose en fait une valeur d'usage. La valeur d'échange (ou valeur tout court) est, tout d'abord, le rapport, la proportion, dans l'échange d'un certain nombre de valeurs d'usage d'une espèce contre un certain nombre de valeurs d'usage d'une autre espèce. L'expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards de tels échanges établissent sans cesse des rapports d'équivalence entre les valeurs d'usage les plus diverses et les plus dissemblables. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces choses différentes, continuellement ramenées les unes aux autres dans un système déterminé de rapports sociaux ? Ce qu'elles ont de commun, c'est d'être des produits du travail. En échangeant des produits, les hommes établissent des rapports d'équivalence entre les genres de travail les plus différents. La production des marchandises est un système de rapports sociaux dans lequel les divers producteurs créent des produits variés (division sociale du travail) et les rendent équivalents au moment de l'échange. Par conséquent, ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n'est pas le travail concret d'une branche de production déterminée, ce n'est pas un travail d'un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général. Dans la société étudiée, toute la force de travail représentée par la somme des valeurs de toutes les marchandises est une seule et même force de travail humain : des milliards d'échanges le démontrent. Chaque marchandise prise à part n'est donc représentée que par une certaine portion de temps de travail socialement nécessaire. La grandeur de la valeur est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire ou par le temps de travail socialement nécessaire à la production d'une marchandise donnée, d'une valeur d'usage donnée. «En réputant égaux dans l'échange leurs produits différents, ils (les producteurs) établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir.» La valeur est un rapport entre deux personnes, a dit un vieil économiste; il aurait dû simplement ajouter : un rapport caché sous l'enveloppe des choses. C'est seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d'une formation historique déterminée, rapports apparaissant dans le phénomène de masse de l'échange, qui se répète des milliards de fois, que l'on peut comprendre ce qu'est la valeur. «En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé.» Après une analyse approfondie du double caractère du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe à l'examen de la forme de la valeur et de l'argent. Ce faisant, la principale tâche qu'il s'assigne est de rechercher l'origine de la forme monétaire de la valeur, d'étudier le processus historique du développement de l'échange, en commençant par les actes d'échange particuliers et fortuits («forme simple, particulière ou accidentelle de la valeur» : une quantité déterminée d'une marchandise est échangée contre une quantité déterminée d'une autre marchandise) pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme monétaire de la valeur, où l'or apparaît comme cette marchandise déterminée, comme l'équivalent général. Produit suprême du développement de l'échange et de la production marchande, l'argent estompe, dissimule le caractère social du travail individuel, le lien social entre les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché. Marx soumet à une analyse extrêmement détaillée les diverses fonctions de l'argent, et il importe de souligner qu'ici aussi (comme dans les premiers chapitres du Capital) la forme abstraite de l'exposé, qui paraît parfois purement déductive, reproduit en réalité une documentation extrêmement riche sur l'histoire du développement de l'échange et de la production marchande.

«L'échange des produits doit déjà posséder la forme de la circulation des marchandises pour que la monnaie puisse entrer en scène. Ses fonctions diverses comme simple équivalent, moyen de circulation, moyen de payement, trésor, fonds de réserve, etc., indiquent à leur tour, par la prédominance comparative de l'une sur l'autre, des phases très diverses de la production sociale» (le Capital, Livre I).

 

LA PLUS-VALUE

A un certain degré du développement de la production des marchandises, l'argent se transforme en capital. La formule de la circulation des marchandises était : M (marchandise) — A (argent) — M (marchandise), c'est-à-dire vente d'une marchandise pour l'achat d'une autre. La formule générale du capital est par contre A-M-A, c'est-à-dire l'achat pour la vente (avec un profit). C'est cet accroissement de la valeur primitive de l'argent mis en circulation que Marx appelle plus-value. Cet «accroissement» de l'argent dans la circulation capitaliste est un fait connu de tous. C'est précisément cet «accroissement» qui transforme l'argent en capital, en tant que rapport social de production particulier, historiquement déterminé. La plus-value ne peut provenir de la circulation des marchandises, car celle-ci ne connaît que l'échange d'équivalents ; elle ne peut provenir non plus d'une majoration des prix, étant donné que les pertes et les profits réciproques des acheteurs et des vendeurs s'équilibreraient; or, il s'agit d'un phénomène social, moyen, généralisé, et non point d'un phénomène individuel. Pour obtenir de la plus-value, «il faudrait que le possesseur de l'argent eût l'heureuse chance de découvrir... sur le marché même, une marchandise dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d'être source de valeur», une marchandise dont le processus de consommation fût en même temps un processus de création de valeur. Or, cette marchandise existe : c'est la force de travail humaine. Sa consommation, c'est le travail, et le travail crée la valeur. Le possesseur d'argent achète la force de travail à sa valeur, déterminée, comme celle de toute autre marchandise, par le temps de travail socialement nécessaire à sa production (c'est-à-dire par le coût de l'entretien de l'ouvrier et de sa famille). Ayant acheté la force de travail, le possesseur d'argent est en droit de la consommer, c'est-à-dire de l'obliger à travailler toute la journée, disons, 12 heures. Or, en 6 heures (temps de travail «nécessaire»), l'ouvrier crée un produit qui couvre les frais de son entretien, et, pendant les 6 autres heures (temps de travail «supplémentaire»), il crée un produit «supplémentaire», non rétribué par le capitaliste, et qui est la plus-value. Par conséquent, du point de vue du processus de la production, il faut distinguer deux parties dans le capital : le capital constant, dépensé pour les moyens de production (machines, instruments de travail, matières premières, etc.), dont la valeur passe telle quelle (d'un seul coup ou par tranches) dans le produit fini, et le capital variable, employé à payer la force de travail. La valeur de ce capital ne reste pas immuable; elle s'accroît dans le processus du travail, en créant de la plus-value. Aussi faut-il, pour exprimer le degré d'exploitation de la force de travail par le capital, comparer la plus-value non pas au capital total, mais uniquement au capital variable. Le taux de la plus-value, nom donné par Marx à ce rapport, sera, dans notre exemple, de 6/6 ou de 100 %.

L'apparition du capital implique des conditions historiques préalables : 1) l'accumulation d'une certaine somme d'argent entre les mains de particuliers, à un stade de la production marchande déjà relativement élevé ; 2) l'existence d'ouvriers «libres» à deux points de vue : libres de toute contrainte et de toute restriction quant à la vente de leur force de travail, et libres parce que sans terre et sans moyens de production en général, d'ouvriers sans maîtres, d'ouvriers-«prolétaires» qui ne peuvent subsister qu'en vendant leur force de travail.

L'accroissement de la plus-value est possible grâce à deux procédés essentiels : la prolongation de la journée de travail («plus-value absolue») et la réduction du temps de travail nécessaire («plus-value relative»). Examinant le premier procédé, Marx brosse un tableau grandiose de la lutte de la classe ouvrière pour la réduction de la journée de travail et de l'intervention du pouvoir d'Etat pour la prolonger (XIVe-XVIIe siècle) ou pour la diminuer (législation de fabrique au XIXe siècle). Depuis la publication du Capital, l'histoire du mouvement ouvrier dans tous les pays civilisés a fourni des milliers et des milliers de faits nouveaux illustrant ce tableau.

Dans son analyse de la production de la plus-value relative, Marx étudie les trois grands stades historiques de l'accroissement de la productivité du travail par le capitalisme : 1) la coopération simple ; 2) la division du travail et la manufacture et 3) les machines et la grande industrie. L'analyse profonde de Marx révèle les traits fondamentaux et typiques du développement du capitalisme ; c'est ce que confirme, entre autres, l'étude de l'industrie dite «artisanale» en Russie, laquelle fournit une documentation très abondante illustrant les deux premiers de ces trois stades. Quant à l'action révolutionnaire de la grande industrie mécanique décrite par Marx en 1867, elle s'est manifestée, au cours du demi-siècle écoulé depuis cette date, dans plusieurs pays «neufs» (Russie, Japon, etc.).

Ensuite, ce qui est nouveau et extrêmement important chez Marx, c'est l'analyse de l'accumulation du capital, c'est-à-dire de la transformation d'une partie de la plus-value en capital et de son emploi non pour satisfaire les besoins personnels ou les caprices du capitaliste, mais à nouveau pour la production. Marx a montré l'erreur de toute l'économie politique classique antérieure (depuis Adam Smith), d'après laquelle toute la plus-value transformée en capital va au capital variable. En réalité, elle se décompose en moyens de production plus capital variable. L'accroissement plus rapide de la part du capital constant (au sein du capital total) par rapport à celle du capital variable, est d'une importance considérable dans le processus du développement du capitalisme et de sa transformation en socialisme.

En accélérant l'éviction des ouvriers par la machine et en créant à un pôle la richesse et à l'autre la misère, l'accumulation du capital donne aussi naissance à ce que l'on appelle l'«armée ouvrière de réserve», l'«excédent relatif» d'ouvriers ou la «surpopulation capitaliste», qui revêt des formes extrêmement variées et permet au capital de développer très rapidement la production. Cette possibilité, combinée avec le crédit et l'accumulation du capital en moyens de production, nous donne, entre autres, l'explication des crises de surproduction, qui surviennent périodiquement dans les pays capitalistes, environ tous les dix ans d'abord, puis à des intervalles moins rapprochés et moins fixes. Il faut distinguer entre l'accumulation du capital sur la base du capitalisme, et l'accumulation dite primitive : séparation par la violence du travailleur d'avec les moyens de production, expulsion des paysans de leurs terres, vol des terres communales, système colonial, dettes publiques, tarifs protectionnistes, etc. L'«accumulation primitive» crée, à un pôle, le prolétaire «libre», à l'autre, le détenteur de l'argent, le capitaliste. La «tendance historique de l'accumulation capitaliste» est caractérisée par Marx dans ce texte célèbre :

«L'expropriation des producteurs immédiats s'exécute avec un vandalisme impitoyable qu'aiguillonnent les mobiles les plus infâmes, les passions les plus sordides et les plus haïssables dans leur petitesse. La propriété privée, fondée sur le travail personnel» (du paysan et de l'artisan), «cette propriété qui soude pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat... Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par une poignée d'entre eux, la science et la technique sont appliquées à une échelle toujours plus grande, l'exploitation méthodique et systématique de la terre, la transformation de l'outil en instruments exigeant, pour être efficaces, une mise en œuvre collective et, par conséquent, l'économie des moyens de production, l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés» (le Capital, Livre I).

Ensuite, ce qui est extrêmement important et nouveau, c'est l'analyse faite par Marx, dans le Livre II du Capital, de la reproduction de l'ensemble du capital social. Ici encore, il envisage non un phénomène individuel, mais un phénomène général, non une fraction de l'économie sociale, mais la totalité de cette dernière. En rectifiant l'erreur des classiques mentionnée plus haut, Marx divise la production sociale en deux grandes sections : I) la production des moyens de production et II) la production des moyens de consommation ; après quoi, opérant sur des chiffres, il étudie minutieusement la circulation de l'ensemble du capital social, tant dans la reproduction simple que dans le cas de l'accumulation. Dans le Livre III du Capital se trouve résolu, d'après la loi de la valeur, le problème du taux moyen du profit. L'œuvre de Marx constitue un progrès considérable dans la science économique du fait que son analyse part des phénomènes économiques de masse, de l'ensemble de l'économie sociale et non pas de cas isolés ou de l'aspect extérieur superficiel de la concurrence, auxquels se bornent souvent l'économie politique vulgaire ou la moderne «théorie de l'utilité marginale». Marx examine tout d'abord l'origine de la plus-value, et n'envisage qu'ensuite sa décomposition en profit, intérêt et rente foncière. Le profit est le rapport de la plus-value à l'ensemble du capital engagé dans une entreprise. Le capital à «composition organique élevée» (c'est-à-dire où le capital constant dépasse le capital variable dans une proportion supérieure à la moyenne sociale) donne un taux de profit inférieur à la moyenne. Le capital de «composition organique basse» donne un taux de profit supérieur à la moyenne. La concurrence entre les capitaux, leur libre passage d'une branche à l'autre, ramènent, dans les deux cas, le taux de profit au taux moyen. La somme des valeurs de toutes les marchandises dans une société donnée coïncide avec la somme des prix des marchandises, mais, dans chaque entreprise et dans chaque branche de production prise à part, la concurrence fait que les marchandises sont vendues non à leur valeur, mais au prix de production, lequel est égal au capital dépensé augmenté du profit moyen.

Ainsi, l'écart entre le prix et la valeur et l'égalisation du profit, faits incontestables et connus de chacun, sont parfaitement expliqués par Marx grâce à la loi de la valeur, car la somme des valeurs de toutes les marchandises est égale à la somme de leurs prix. Toutefois la réduction de la valeur (sociale) aux prix (individuels) ne s'opère pas de façon simple et directe, mais d'une manière très compliquée : il est tout naturel que, dans une société de producteurs dispersés de marchandises, qui ne sont reliés entre eux que par le marché, les lois ne puissent s'exprimer que sous une forme moyenne, sociale, générale, par la compensation réciproque des écarts individuels de part et d'autre de cette moyenne.

L'augmentation de la productivité du travail implique un accroissement plus rapide du capital constant par rapport au capital variable. Or, la plus-value étant fonction du seul capital variable, on conçoit que le taux du profit (le rapport de la plus-value à l'ensemble du capital, et pas seulement à sa partie variable) ait tendance à baisser. Marx analyse minutieusement cette tendance, ainsi que les circonstances qui la masquent ou la contrarient. Passons sur les chapitres extrêmement intéressants du Livre III consacrés au capital usuraire, au capital commercial et au capital-argent, et abordons l'essentiel : la théorie de la rente foncière. La surface du sol étant limitée, et, dans les pays capitalistes, entièrement occupée par des propriétaires, le prix de production des produits agricoles est déterminé d'après les frais de production sur un terrain non de qualité moyenne, mais de la qualité la plus mauvaise, et d'après les conditions de transport au marché non pas moyennes, mais les plus défavorables. La différence entre ce prix et le prix de production sur un terrain de qualité supérieure (ou dans des conditions meilleures) donne la rente différentielle. Par l'étude détaillée de cette rente, en démontrant qu'elle provient de la différence de fertilité des terrains et de la différence des fonds investis dans l'agriculture, Marx mit à nu (voir également les Théories de la plus-value, où la critique de Rodbertus mérite une attention particulière) l'erreur de Ricardo prétendant que la rente différentielle ne s'obtient que par la conversion graduelle des meilleurs terrains en terrains de qualité inférieure. Au contraire, des changements inverses se produisent également, les terrains d'une certaine catégorie se transforment en terrains d'une autre catégorie (en raison du progrès de la technique agricole, de la croissance des villes, etc.), et la fameuse «loi de la fertilité décroissante du sol» est une profonde erreur qui tend à mettre sur le compte de la nature les défauts, les limitations et les contradictions du capitalisme. Ensuite, l'égalité du profit dans toutes les branches de l'industrie et de l'économie nationale en général suppose une liberté complète de concurrence, le libre transfert du capital d'une branche à une autre.

Mais la propriété privée du sol crée un monopole et un obstacle à ce libre transfert. En vertu de ce monopole, les produits de l'agriculture, qui se distingue par une composition organique inférieure du capital et, de ce fait, par un taux de profit individuel plus élevé, n'entrent pas dans le libre jeu d'égalisation du taux du profit; le propriétaire peut user de son monopole foncier pour maintenir le prix au-dessus de la moyenne, et ce prix de monopole engendre la rente absolue. La rente différentielle ne peut être abolie en régime capitaliste ; par contre, la rente absolue peut l'être, par exemple avec la nationalisation du sol, lorsque celui-ci devient propriété d'Etat. Ce passage du sol à l'Etat saperait le monopole des propriétaires privés et ouvrirait la voie à une liberté de concurrence plus conséquente et plus complète dans l'agriculture. Voilà pourquoi, dit Marx, les bourgeois radicaux ont, plus d'une fois dans l'histoire, formulé cette revendication bourgeoise progressive de la nationalisation du sol, qui effraie néanmoins la majorité de la bourgeoisie, car elle «touche» de trop près à un autre monopole, lequel, de nos jours, est particulièrement important et «sensible» : le monopole des moyens de production en général. (Cette théorie du profit moyen rapporté par le capital et de la rente foncière absolue a été exposée par Marx en un langage remarquablement populaire, concis et clair dans sa lettre à Engels en date du 2 août 1862. Voir Correspondance, t. III, pp. 77-81. Voir aussi sa lettre du 9 août 1862, ibid., pp. 86-87.) Il importe également de signaler, à propos de l'histoire de la rente foncière, l'analyse de Marx montrant la transformation de la rente-travail (lorsque le paysan crée un surproduit en travaillant la terre du seigneur) en rente-produit ou en nature (lorsque le paysan crée sur sa propre terre un surproduit qu'il remet au propriétaire en vertu d'une «contrainte extra-économique»), puis en rente-argent (cette même rente-nature se transformant en argent — dans l'ancienne Russie, l'«obrok» — par suite du développement de la production marchande), et enfin en rente capitaliste, lorsque, à la place du paysan, intervient dans l'agriculture l'entrepreneur, qui fait cultiver sa terre par des ouvriers salariés. A l'occasion de cette analyse de la «genèse de la rente foncière capitaliste», signalons quelques pensées profondes de Marx (particulièrement importantes pour les pays arriérés tels que la Russie) sur l'évolution du capitalisme dans l'agriculture. «Avec la transformation de la rente naturelle en rente-argent, il se constitue nécessairement en même temps, et même antérieurement, une classe de journaliers non possédants et travaillant contre salaire. Pendant que cette classe se constitue et qu'elle ne se manifeste encore qu'à l'état sporadique, les paysans aisés, astreints à une redevance, prennent tout naturellement l'habitude d'exploiter à leur propre compte des salariés agricoles, tout comme, sous le régime féodal, les paysans serfs ayant du bien disposaient eux-mêmes d'autres serfs. D'où, pour ces paysans aisés, la possibilité d'amasser peu à peu une certaine fortune et de se transformer en futurs capitalistes. Parmi les anciens exploitants possesseurs du sol, il se crée ainsi une pépinière de fermiers capitalistes, dont le développement est conditionné par le développement général de la production capitaliste hors de l'agriculture» (le Capital, III2, 332)... «Les événements qui transforment les cultivateurs en salariés, et leurs moyens de subsistance et de travail en éléments matériels du capital, créent à celui-ci son marché intérieur» (le Capital, I2, 778). La paupérisation et la ruine de la population des campagnes jouent un rôle, à leur tour, dans la création d'une armée ouvrière de réserve à la disposition du capital. Dans tout pays capitaliste «une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine ou manufacturière (c'est-à-dire non agricole)... L'ouvrier agricole se trouve par conséquent réduit au minimum de salaire et a un pied déjà dans la fange du paupérisme» (le Capital, I2, 668). La propriété privée du paysan sur la terre qu'il cultive constitue la base de la petite production, la condition de sa prospérité et de son accession à une forme classique. Mais cette petite production n'est compatible qu'avec le cadre primitif étroit de la production et de la société. En régime capitaliste, «l'exploitation des paysans ne se distingue que par la forme de l'exploitation du prolétariat industriel. L'exploiteur est le même : le capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l'usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l'impôt d'Etat» (Les luttes de classes en France). «La parcelle du paysan n'est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de laisser au paysan lui-même le soin de voir comment il réussira à se procurer son salaire.» (Le 18 Brumaire.) Ordinairement, le paysan livre à la société capitaliste, c'est-à-dire à la classe des capitalistes, même une partie de son salaire et tombe ainsi «au degré du tenancier irlandais, et tout cela sous le prétexte d'être propriétaire privé» (Les luttes de classes en France). Quelle est l'«une des raisons qui font que, dans les pays où la propriété parcellaire prédomine, le prix du blé est moins élevé que dans les pays à mode de production capitaliste ?» (Le Capital, III2, 340.) C'est que le paysan livre gratuitement à la société (c'est-à-dire à la classe des capitalistes) une partie du surproduit. «Ce prix peu élevé (du blé et des autres produits agricoles) résulte donc de la pauvreté des producteurs et non de la productivité de leur travail» (ibid). En régime capitaliste, la petite propriété agraire, forme normale de la petite production, se dégrade, s'étiole et périt. «De par sa nature, la propriété parcellaire exclut : le développement des forces productives sociales de travail, les formes sociales du travail, la concentration sociale des capitaux, l'élevage en grand, l'application croissante de la science. L'usure et le système fiscal la ruinent fatalement partout. Le capital investi dans l'achat de la terre est enlevé à la culture. Les moyens de production sont morcelés à l'infini. Les producteurs sont disséminés.» (Les coopératives, c'est-à-dire les associations de petits paysans, qui jouent un rôle progressif bourgeois des plus considérables, ne peuvent qu'affaiblir cette tendance, mais non la supprimer; il ne faut pas oublier non plus que ces coopératives donnent beaucoup aux paysans aisés, et très peu ou presque rien à la masse des paysans pauvres, et qu'ensuite ces associations finissent par exploiter elles-mêmes le travail salarié.) «Il y a un gaspillage énorme de force humaine. L'aggravation des conditions de production et le renchérissement des moyens de production sont des lois nécessaires de la propriété parcellaire.» Dans l'agriculture comme dans l'industrie, la transformation capitaliste de la production semble n'être que le «martyrologe des producteurs». «La dissémination des travailleurs agricoles sur de plus grandes surfaces brise leur force de résistance, tandis que la concentration augmente celle des ouvriers urbains. Dans l'agriculture moderne capitaliste, de même que dans l'industrie des villes, l'accroissement de la productivité et le rendement supérieur du travail s'achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art de dépouiller le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol... La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse: la terre et le travailleur» (Le Capital, Livre I, fin du 13e chapitre3).

 

 

LE SOCIALISME

On voit par ce qui précède que si Marx conclut à la transformation inévitable de la société capitaliste en société socialiste, c'est entièrement et exclusivement à partir des lois économiques du mouvement de la société moderne. La socialisation du travail, qui progresse toujours plus rapidement sous mille formes diverses, et qui, pendant le demi-siècle écoulé depuis la mort de Marx, s'est surtout manifestée par l'extension de la grande industrie, des cartels, des syndicats et des trusts capitalistes, et aussi par l'accroissement immense des proportions et de la puissance du capital financier, voilà la principale base matérielle de l'avènement inéluctable du socialisme. Le moteur intellectuel et moral, l'agent physique de cette transformation, c'est le prolétariat éduqué par le capitalisme lui-même. La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, revêtant des formes diverses et de plus en plus riches de contenu, devient inévitablement une lutte politique tendant à la conquête du pouvoir politique («dictature du prolétariat»). La socialisation de la production ne peut manquer d'aboutir à la transformation des moyens de production en propriété sociale, à «l'expropriation des expropriateurs». L'augmentation énorme de la productivité du travail, la réduction de la journée de travail, la substitution du travail collectif perfectionné aux vestiges, aux ruines de la petite production primitive et disséminée, telles sont les conséquences directes de cette transformation. Le capitalisme rompt définitivement la liaison de l'agriculture avec l'industrie, mais il prépare en même temps, par son développement à un niveau supérieur, des éléments nouveaux de cette liaison : l'union de l'industrie avec l'agriculture sur la base d'une application consciente de la science, d'une coordination du travail collectif, d'une nouvelle répartition de la population (mettant un terme à l'isolement de la campagne, à son état d'abandon et d'inculture, de même qu'à l'agglomération contre nature d'une population énorme dans les grandes villes). Les formes supérieures du capitalisme moderne préparent une nouvelle forme de la famille, de nouvelles conditions quant à la situation de la femme et à l'éducation des nouvelles générations: le travail des femmes et des enfants, la dissolution de la famille patriarcale par le capitalisme prennent inévitablement, dans la société moderne, les formes les plus terribles, les plus désastreuses et les plus répugnantes. Toutefois «la grande industrie, grâce au rôle décisif qu'elle assigne aux femmes, aux adolescents et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans des procès de production socialement organisés, n'en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes.

Il est aussi absurde de considérer comme absolu et définitif le mode germano-chrétien de la famille que ses modes oriental, grec et roman, lesquels forment d'ailleurs entre eux une série progressive. Même la composition du travailleur collectif par individus des deux sexes et de tout âge, cette source de corruption et d'esclavage sous le règne capitaliste, porte en soi les germes d'une nouvelle évolution sociale». (Le Capital, Livre I, fin du 13e chapitre4.) Le système de la fabrique nous montre «le germe de l'éducation de l'avenir, éducation qui unira pour tous les enfants au-dessus d'un certain âge le travail productif avec l'instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme moyen d'accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode susceptible de produire des hommes complets» (ibid.). C'est sur la même base historique que le socialisme de Marx pose les problèmes de la nationalité et de l'Etat, non seulement pour expliquer le passé, mais aussi pour prévoir hardiment l'avenir et entreprendre une action audacieuse en vue de sa réalisation. Les nations sont un produit et une forme inévitables de l'époque bourgeoise de l'évolution des sociétés. La classe ouvrière n'aurait pu se fortifier, s'aguerrir, se former, sans «s'organiser dans le cadre de la nation», sans être «nationale» («quoique nullement au sens bourgeois du mot»). Mais le développement du capitalisme brise sans cesse les barrières nationales, détruit l'isolement national, substitue les antagonismes de classes aux antagonismes nationaux. C'est pourquoi, dans les pays capitalistes développés, il est parfaitement vrai que «les ouvriers n'ont pas de patrie» et que, tout au moins dans les pays civilisés, leur «action commune est une des premières conditions de l'émancipation du prolétariat» (Manifeste du Parti communiste). L'Etat, cette violence organisée, a surgi inévitablement à un certain degré d'évolution de la société lorsque celle-ci, divisée en classes irréconciliables, n'aurait pu subsister sans un «pouvoir» placé prétendument au-dessus de la société et différencié d'elle jusqu'à un certain point. Né des antagonismes de classes, l'Etat devient «l'Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C'est ainsi que l'Etat antique était avant tout l'Etat des propriétaires d'esclaves pour mater les esclaves, comme l'Etat féodal fut l'organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l'Etat représentatif moderne est l'instrument de l'exploitation du travail salarié par le capital (F. Engels : L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, où il expose ses vues et celles de Marx). La forme même la plus libre et la plus progressive de l'Etat bourgeois, la république démocratique, n'élimine nullement ce fait, mais en modifie seulement l'aspect (liaison du gouvernement avec la Bourse, corruption directe et indirecte des fonctionnaires et de la presse, etc.).

Le socialisme, en menant à la suppression des classes, conduit par là même à la suppression de l'Etat. «Le premier acte dans lequel l'Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, — la prise de possession des moyens de production au nom de la société, — est en même temps son dernier acte propre en tant qu'Etat. L'intervention d'un pouvoir d'Etat dans les rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l'autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'Etat n'est pas «aboli», il s'éteint» (F. Engels : Anti-Dühring). «La société, qui réorganisera la production sur la base d'une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l'Etat là où sera dorénavant sa place: au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze» (F. Engels : L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat).

Enfin, en ce qui concerne la position du socialisme de Marx à l'égard de la petite paysannerie, qui existera encore à l'époque où les expropriateurs seront expropriés, il importe de mentionner cette déclaration d'Engels, qui exprime la pensée de Marx : «Lorsque nous serons au pouvoir, nous ne pourrons songer à exproprier par la force les petits paysans (que ce soit avec ou sans indemnité), comme nous serons obligés de le faire pour les grands propriétaires fonciers. Notre devoir envers le petit paysan est, en premier lieu, de faire passer sa propriété et son exploitation individuelles à l'exploitation coopérative, non en l'y contraignant, mais en l'y amenant par des exemples et en mettant à sa disposition le concours de la société. Et ici les moyens ne nous manquent pas pour faire entrevoir au petit paysan des avantages qui lui sauteront aux yeux dès aujourd'hui» (F. Engels : La question paysanne en France et en Allemagne, édit. Alexéïéva, p. 17. La traduction russe contient des erreurs. Voir l'original dans la Neue Zeit5).

 

 

LA TACTIQUE DE LA LUTTE DE CLASSE DU PROLETARIAT

Ayant discerné, dès 1844-1845, l'une des principales lacunes de l'ancien matérialisme, qui n'avait pas su comprendre les conditions, ni apprécier la portée de l'activité pratique révolutionnaire, Marx accorda durant toute sa vie, parallèlement à ses travaux théoriques, une attention soutenue aux questions de tactique de la lutte de classe du prolétariat. Toutes les œuvres de Marx fournissent à cet égard une riche documentation, en particulier sa correspondance avec Engels, publiée en 1913, en quatre volumes. Cette documentation est encore loin d'être entièrement recueillie, classée, étudiée et analysée. C'est pourquoi nous devrons nous borner, ici, aux observations les plus générales et les plus brèves, en soulignant que, sans cet aspect, Marx considérait avec raison le matérialisme comme incomplet, unilatéral et sclérosé. La tâche essentielle de la tactique du prolétariat était définie par Marx en fonction de sa conception matérialiste et dialectique du monde. Seule l'étude objective de l'ensemble des rapports de toutes les classes, sans exception, d'une société donnée et, par conséquent, la connaissance du degré objectif du développement de cette dernière et des corrélations entre elle et les autres sociétés, peut servir de base à une tactique juste de la classe d'avant-garde. En outre, toutes les classes et tous les pays sont considérés, sous un aspect non pas statique, mais dynamique, c'est-à-dire non pas à l'état d'immobilité, mais dans leur mouvement (mouvement dont les lois dérivent des conditions économiques de l'existence de chaque classe). Le mouvement est à son tour envisagé du point de vue non seulement du passé, mais aussi de l'avenir, et non pas selon la conception vulgaire des «évolutionnistes», qui n'aperçoivent que les changements lents, mais d'une façon dialectique: «Dans les grands développements historiques, écrivait Marx à Engels, vingt années ne sont pas plus qu'un jour, bien que, par la suite, puissent venir des journées qui concentrent en elles vingt années» (Correspondance, t. III, p. 1276). A chaque étape de l'évolution, à chaque moment, la tactique du prolétariat doit tenir compte de cette dialectique objectivement inévitable de l'histoire de l'humanité: d'une part, en mettant à profit les époques de stagnation politique, c'est-à-dire de développement dit «paisible», avançant à pas de tortue, pour accroître la conscience, la force et la combativité de la classe d'avant-garde; d'autre part, en orientant tout ce travail vers le «but final» de cette classe et en la rendant capable de remplir pratiquement de grandes tâches dans les grandes journées «qui concentrent en elles vingt années». Deux thèses de Marx sont particulièrement importantes à cet égard. L'une, dans la Misère de la philosophie, concerne la lutte économique et les organisations économiques du prolétariat; l'autre, dans le Manifeste du Parti communiste, est relative aux tâches politiques du prolétariat. La première est ainsi énoncée: «La grande industrie concentre dans un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance — coalition... Les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et, en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus important pour eux que celui du salaire... Dans cette lutte — véritable guerre civile — se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique.» Nous avons ici le programme et la tactique de la lutte économique et du mouvement syndical pour des dizaines d'années, pour toute la longue période de préparation des forces du prolétariat «à une bataille à venir». Il faut rapprocher de cela les nombreuses indications de Marx et Engels, fondées sur l'expérience du mouvement ouvrier anglais, qui montrent comment la «prospérité» industrielle suscite des tentatives d'«acheter le prolétariat» (Correspondance, t. I, p. 136), de le détourner de la lutte; comment7 cette prospérité en général «démoralise les ouvriers» (II, 218) ; comment le prolétariat anglais «s'embourgeoise» — «la nation la plus bourgeoise entre toutes» (la nation anglaise) «semble vouloir finalement posséder à côté de la bourgeoisie une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois» (II, 290)8 ; comment son «énergie révolutionnaire» disparaît (III, 124) ; comment il faudra attendre plus ou moins longtemps «que les ouvriers anglais se débarrassent de leur apparente contamination bourgeoise» (III, 127) ; comment l'«ardeur des chartistes» fait défaut au mouvement ouvrier anglais (1866 ; III, 305)9 ; comment les leaders ouvriers anglais deviennent une sorte de type intermédiaire «entre le bourgeois radical et l'ouvrier» (allusion à Holyoake, IV, 209) ; comment, en raison du monopole de l'Angleterre et tant que ce monopole subsistera, «il n'y aura rien à faire avec les ouvriers anglais» (IV, 433)10. La tactique de la lutte économique, en rapport avec la marche générale (et avec l'issue) du mouvement ouvrier, est examinée ici d'un point de vue remarquablement vaste, universel, dialectique et authentiquement révolutionnaire.

Le Manifeste du Parti communiste a énoncé le principe fondamental du marxisme en ce qui concerne la tactique de la lutte politique : «Ils (les communistes) combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière, mais... défendent... en même temps l'avenir du mouvement.» Partant de là, Marx soutint en 1848 le parti de la «révolution agraire» de Pologne, «c'est-à-dire le parti qui fit en 1846 l'insurrection de Cracovie».

En 1848-1849, Marx soutint la démocratie révolutionnaire extrême en Allemagne et ne revint jamais sur ce qu'il avait dit alors à propos de la tactique. Il considérait la bourgeoisie allemande comme un élément «enclin depuis le début à trahir le peuple» (seule l'alliance avec la paysannerie aurait pu permettre à la bourgeoisie d'arriver entièrement à ses fins) «et à passer un compromis avec le représentant couronné de la vieille société».

Voici l'analyse finale donnée par Marx de la situation de classe de la bourgeoisie allemande à l'époque de la révolution démocratique bourgeoise. Cette analyse est, d'ailleurs, un modèle d'analyse matérialiste qui considère la société dans son mouvement, sans se borner au mouvement tourné vers le passé : «... sans foi en elle-même, sans foi dans le peuple, grognant contre les grands, tremblant devant les petits ; ... redoutant l'ouragan universel ; d'énergie nulle part, plagiat en tous sens ; ... sans initiative ; ... vieillard sur qui pèse la malédiction, condamné à diriger dans ses intérêts séniles les premiers élans d'un peuple jeune et robuste»... (Neue Rheinische Zeitung, 1848, V. Literarischer Nachlass, t. III, p. 212)11.

Environ vingt ans après, dans une lettre à Engels (III, 224), Marx écrivait que la révolution de 1848 avait échoué parce que la bourgeoisie avait préféré la paix dans l'esclavage à la seule perspective de combattre pour la liberté. Lorsque l'époque des révolutions de 1848-1849 fut close, Marx se dressa contre toute tentative de jouer à la révolution (lutte contre Shapper-Willich), exigeant que l'on sût travailler dans la nouvelle époque qui préparait, sous une «paix» apparente, de nouvelles révolutions. Le jugement suivant de Marx sur la situation en Allemagne en 1856, à l'époque de la réaction la plus noire, montre dans quel esprit il entendait que ce travail fût accompli : «Tout dépendra en Allemagne de la possibilité de faire appuyer la révolution prolétarienne par une réédition de la guerre des paysans» (Correspondance, II, 10812).

Tant que ne fut pas achevée en Allemagne la révolution démocratique (bourgeoise), Marx porta toute son attention, en ce qui concernait la tactique du prolétariat socialiste, sur le développement de l'énergie démocratique de la paysannerie. Il estimait que l'attitude de Lassalle était «objectivement... une trahison à l'égard de tout le mouvement ouvrier au profit de la Prusse» (III, 210), notamment parce qu'il favorisait les grands propriétaires fonciers et le nationalisme prussien. «Dans un pays essentiellement agricole, c'est une bassesse — écrivait Engels à Marx en 1865, à propos d'un projet de déclaration commune dans la presse — que d'attaquer, au nom du prolétariat industriel, uniquement la bourgeoisie, sans même faire allusion à l'exploitation patriarcale, «exploitation à coups de bâton», du prolétariat rural par la grande noblesse féodale» (III, 21713).

Dans la période de 1864 à 1870, alors que tirait à sa fin en Allemagne l'époque de la révolution démocratique bourgeoise, époque où les classes exploiteuses de Prusse et d'Autriche se disputaient sur les moyens d'achever cette révolution par en haut, Marx ne se bornait pas à condamner Lassalle pour ses complaisances envers Bismarck, mais corrigeait aussi Liebknecht, qui versait dans l'«austrophilie» et défendait le particularisme ; Marx exigeait une tactique révolutionnaire combattant aussi implacablement Bismarck que les austrophiles, une tactique ne s'adaptant pas au «vainqueur», le hobereau prussien, mais renouvelant immédiatement la lutte révolutionnaire contre lui, également sur le terrain créé par les victoires militaires de la Prusse (Correspondance, III, pp. 134, 136, 147, 179, 204, 210, 215, 418, 437, 440-441). Dans la célèbre «Adresse» de l'Internationale en date du 9 septembre 1870, Marx mettait en garde le prolétariat français contre une insurrection prématurée, mais lorsqu'elle survint néanmoins (1871), il salua avec enthousiasme l'initiative révolutionnaire des masses «montant à l'assaut du ciel» (lettre de Marx à Kugelmann).

La défaite du mouvement révolutionnaire dans cette situation comme dans nombre d'autres fut, à la lumière du matérialisme dialectique de Marx, un mal moindre, du point de vue de la marche générale et de l'issue de la lutte prolétarienne, que ne l'eût été l'abandon de la position occupée, la capitulation sans combat : une telle capitulation aurait démoralisé le prolétariat, miné sa combativité. Appréciant à sa juste valeur l'emploi des moyens légaux de lutte en période de stagnation politique et de domination de la légalité bourgeoise, Marx condamna très vigoureusement en 1877-1878, après la promulgation de la loi d'exception contre les socialistes, la «phrase révolutionnaire» d'un Most, mais il blâma avec autant d'énergie, sinon davantage, l'opportunisme qui s'était alors emparé momentanément du Parti social-démocrate officiel, lequel n'avait pas su faire aussitôt preuve de fermeté, de ténacité, d'esprit révolutionnaire et de la volonté, en réponse à la loi d'exception, de passer à la lutte illégale (Correspondance, t. IV, pp. 397, 404, 418, 422, 424. Voir également les lettres de Marx à Sorge).

 

 (suite)



25/01/2007
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