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najwan darwish — jérusalem capitale arabe de la culture…

Jérusalem capitale arabe de la culture…

 

Un ministre Hamas était à l'origine du projet avant que l'Autorité née des accords d'Oslo ne le reprenne en main et que les critiques fusent. En l'absence d'une gestion clairement définie, l'événement pourrait laisser passer une occasion rêvée de défendre l'identité de la ville et la place qu'elle occupe dans l'imaginaire arabe comme capitale éternelle de la Palestine.

 

Le projet de « Jérusalem capitale arabe de la culture 2009 » risque de jeter définitivement le discrédit sur le caractère arabe de la ville occupée. Car la décision de s'engager dans une manifestation d'une telle ampleur se révèle être largement improvisée. Aucune étude préalable n'a été menée, pas même une évaluation des défis que pose la désignation de cette cité si chère au cœur des Arabes. Ce cadeau confié fortuitement à Jérusalem par la Ligue arabe est d'autant plus empoisonné qu'Israël célèbre, cette année, les quarante ans de sa « réunification » à travers diverses initiatives culturelles et artistiques.

 

Tout a commencé quand le « premier » des ministres Hamas de la Culture, dans un excès d'enthousiasme, a levé la main lors d'une rencontre des ministres arabes de la Culture pour proposer le nom de Jérusalem après le refus de Bagdad d'accueillir l'évènement en 2009 pour des raisons de sécurité évidentes. Le ministre Atallah Aboul-Sabah avait déjà défrayé la chronique en inaugurant son mandat par une mission culturelle de la plus haute importance : combattre la danse égyptienne du ventre et l'invasion pornographique israélienne. Il s'était même juré de convaincre les femmes qu'employait son ministère – avec ménagement, bien évidemment – de porter le voile. Très vite, M. Aboul-Sabah, qui compose des poèmes et écrit dans les pages de l'obscur magazine Bonheur social, est devenu la risée des médias grâce à ses déclarations dignes du Moyen Age.

 

C'est finalement en août dernier, soit plus de dix mois après la désignation de Jérusalem par la Ligue arabe, qu'un comité préparatoire chargé de conduire le projet a été désigné, déchaînant dès lors les passions. Si l'on pouvait s'attendre à une réprobation de la part des députés Hamas, dont le ministre s'était brillamment distingué en pensant organiser un énième festival pour la Palestine, des critiques acerbes se sont fait entendre au sein de la direction culturelle de Ramallah – les reproches n'étant pas, toutefois, de la même teneur que ceux formulés par les artistes et intellectuels palestiniens. L'écrivain et ancien ministre de la Culture Yahia Yakhlef s'est en effet retiré du comité mis sur pied par Mahmoud Abbas en signe de protestation. Ibrahim Abrach, son successeur actuel au sein du gouvernement intérimaire, a reconnu que son ministère avait été tenu à l'écart, «  contrairement aux recommandations des ministres arabes de la Culture, qui stipulent que le ministère palestinien de la Culture a son mot à dire ». Le poète et directeur général du ministère Ghassan Zaqtan estime, pour sa part, que le projet est «  une succession de flops » : « On dirait qu'il a été créé pour célébrer la Journée nationale de l'alphabétisation ou les Journées mondiales du patrimoine, pour inaugurer un nouveau centre de recherches ou pour faire l'éloge funèbre d'une personnalité publique. En somme, si ce comité est bon pour tout, il n'est bon à rien  ».

 

Mahmoud Shukair, ancien directeur général à la Culture, a refusé le « lot de consolation » destiné à l'inclure parmi les membres du comité après en avoir été exclu dans un premier temps. M. Shukair est l'un des rares écrivains palestiniens à résider encore à Jérusalem… Quant à Mahmoud Darwich, il a protesté à sa manière en déclinant l'invitation que lui avait adressé M. Abbas, visiblement irrité par le niveau médiocre et le discours immature, qui frise le folklorique, de ses membres.

 

On pourrait résumer les lacunes du fameux comité préparatoire en soulignant, tout d'abord, que les professionnels de la culture manquent à l'appel : trop peu d'écrivains, d'intellectuels ou d'artistes parmi les quarante-sept membres que compte le comité. Ces derniers sont plutôt issus des ONG ou ont la haute main sur les institutions officielles de l'Autorité palestinienne qu'ils gèrent comme leur pré carré.

 

Ensuite, les Palestiniens de 48, déjà exclus du mouvement de libération nationale par les promoteurs d'Oslo, ont été écartés. C'est là un exercice périlleux pour un sujet aussi crucial que Jérusalem, une ville qui gît sous le poids des deux occupations de 1948 et 1967 et dont la vie des habitants, qu'Israël considère avoir annexés, se confond avec celle de leurs compatriotes porteurs de la nationalité israélienne. Le fossé creusé par Israël entre Jérusalem et la Cisjordanie au cours des quinze dernières années les a immanquablement rapprochés les uns des autres. Mais les Palestiniens de 48 sont précisément les plus actifs dans la défense et la protection de Jérusalem puisqu'ils ont encore la possibilité, contrairement aux Palestiniens de Cisjordanie ou Gaza, d'accéder à la ville occupée. Citons parmi les pourfendeurs de cette politique de judaïsation de la ville le cheikh Raed Salah, l'intellectuel Azmi Bishara et l'archimandrite Atallah Hanna, trois figures patriotiques totalement ignorées par le comité alors même qu'elles sont l'objet d'une campagne israélienne de dénigrement.

 

Les Palestiniens de la diaspora ont été à leur tour mis à l'écart. La cause palestinienne se résumerait-elle à la Cisjordanie et Gaza, voire à Ramallah ? Les initiateurs du projet auraient-ils oublié que plus de la moitié du peuple palestinien vit en exil ?

 

Enfin, plusieurs membres du comité sont à l'origine de l'« initiative de Genève ». D'aucuns prétendent que Yasser Abd-Rabbo, l'« architecte » de Genève, et son épouse l'écrivain Liana Badr se cachent derrière la composition du comité. Si le nom de Jack Persekian, qui se veut grand spécialiste de l'art contemporain, figure parmi ses membres, il n'en demeure pas moins qu'il a supervisé les festivités artistiques lors de la signature de l'infâme « initiative de Genève ».

 

Le discours que tient le comité préparatoire est pour sa part assez révélateur : il est vide de sens. A ce jour, aucune stratégie, pas nécessairement de résistance, n'a été élaborée autour de la question de Jérusalem. Car que veut-on dire exactement par Jérusalem ? Désigne-t-on uniquement ses quartiers arabes au détriment de tout le reste ? L'expression culturelle sera-t-elle constamment entravée par Oslo et par les interminables civilités qu'impose la visite de M. Abbas à M. Olmert en son domicile de Jérusalem ? Ou parle-t-on de Jérusalem dans son ensemble en tant qu'unité territoriale, partant du principe que les deux parties Est et Ouest de la ville ne sont que deux symptômes d'une même maladie nommée occupation ?

 

Pour l'heure, l'interrogation principale est la suivante : les erreurs lors de la conception du comité sont-elles purement d'ordre technique ou tout cela recèle-t-il une orientation politique de règlement définitif du dossier Jérusalem ? Si l'erreur est humaine, pourquoi le tir n'a-t-il pas été rectifié à ce jour, le comité ayant perdu sa crédibilité même au sein de l'Autorité palestinienne ? C'est toute l'ambivalence de l'affaire parce que Jérusalem, c'est tout d'abord une lutte contre l'occupation israélienne pour défendre l'identité arabe de la ville. Mais c'est aussi un combat palestinien contre la culture d'Oslo, du moins contre le schème culturel imposé par le principe de normalisation. Sortir culturellement d'Oslo apparaît par conséquent comme l'alternative à une actualité qui entend dicter aux Palestiniens son propre « règlement final », ses « rounds de négociations » et sa « conférence de paix à l'automne »… De quel automne parlons-nous ? De celui de la cause palestinienne ou de son leadership ? De celui de la culture de résistance ou de ses vieux dinosaures ? Ou est-ce tout simplement l'automne de Jérusalem, de ses dômes chancelants, de ses ruelles flétries et de ses arbres fanés ?

Najwan Darwish

Traduit de l'arabe par Rachid Akel.

 

 

Pourquoi Mahmoud Darwich a-t-il démissionné ?

 

Le renoncement de M. Darwich à présider comité censé piloter le projet « Jérusalem capitale arabe de la culture 2009 » est aussi surprenant que significatif. Le célèbre poète palestinien avait, dans le passé, accepté de diriger des initiatives culturelles officielles bien moins prestigieuses que Jérusalem-2009, comme par exemple la présidence du Prix Palestine actuellement suspendu. Mais il semble que celui-ci a pris la mesure des risques encourus et a voulu par son revirement éviter que son nom ne soit sali par les lacunes du comité. Le terme lacunes est sans doute un euphémisme au vu des faux pas accumulés par le comité et de la vision culturelle et politique aberrante que celui-ci implique. Cette maladresse administrative flagrante, cette trivialité culturelle, sont à mettre sur le compte de la lamentable gestion politique de l'Autorité de Ramallah. A cela s'ajoute un sentiment généralisé selon lequel se sont les milieux des affaires qui ont pris en otage le comité. «  Je ne pense pas que les ministres arabes de la Culture, en portant leur choix sur Jérusalem, avaient conscience qu'ils offraient par leur geste la possibilité de faire du business pendant un an aux responsables de l'Autorité palestinienne grands fans des boites de nuit de Tel-Aviv  », déclare Muhammad al-Asaad. Le poète et romancier palestinien ajoute qu'il est du devoir de ces mêmes ministres arabes de « vérifier ce qui se trame pour éviter que le nom de Jérusalem et le prestige de la culture arabe ne soient sacrifiés sur l'autel de l'économie et des profits  », appelant à reporter la date de Jérusalem capitale arabe de la culture à plus tard, « lorsque les Palestiniens se seront débarrassés de l'occupation et de ses parasites ».

 

N. Darwish

 

Paru dans le quotidien libanais al-Akhbar, édition du mercredi 3 octobre 2007



12/10/2007
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