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arthur rimbaud, le dormeur du val

 Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud (novembre 1870)

 Si l'on en croit les statistiques internet, Le Dormeur du val vient en second dans la liste des poèmes de langue française les plus demandés sur la toile, juste après Demain dès l'aube... de Victor Hugo. Or les deux textes ne sont pas sans points communs. Ils traitent tous deux le thème éminemment touchant de la jeunesse foudroyée et ils exploitent un même procédé de composition, fondé sur le dévoilement progressif du drame. Demain dès l'aube ... commence comme une lettre d'amour et s'achève sur une tombe. De même, Le Dormeur du val commence avec l'évocation d'un paysage printanier, ruisselant de lumière et de vie, et s'achève avec les "deux trous rouges au côté droit".
     Pour celui qui lit le texte pour la première fois, ce dernier vers ne peut manquer de produire un vif étonnement. En effet, les indications rassurantes ont été répétées avec une telle insistance, depuis le titre jusqu'à l'adjectif « tranquille », au début du vers 14, que le lecteur le plus attentif néglige presque nécessairement les signaux alarmants pouvant suggérer la mort ("bouche ouverte", "pâle", "glaïeuls", "enfant malade", ...). Cet ingénieux effet de suspense contribue à l'attrait du poème.
      Une autre vertu du procédé de composition choisi par Rimbaud réside dans la sobriété, la simplicité de ce réquisitoire indirect contre la guerre. Ce n'est pas ici par la polémique ou la dénonciation qu'il tente de convaincre son lecteur (comme dans Le Mal par exemple) mais par l'évocation lyrique de ce que la guerre met en péril, le droit de vivre, le droit de jouir de ce que la nature nous offre : la chaleur du soleil, les parfums (si joliment suggérés par l'allitération en /f/ du vers 12 au moment même où le poème en évoque la privation), et tous les plaisirs des sens. Autrement dit, ces images de bonheur que le poème nous propose ne sont pas seulement des fausses pistes destinées à mettre en relief un dénouement spectaculaire, ce sont aussi des arguments contre la guerre, les meilleurs qu'on puisse trouver.



07/12/2006
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