albatroz - images, songes & poésies

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brás da costa — fulgurations

 

Fulgurations

 

1

"Le duc piqua ce qu'on appelle un soleil"

(Proust)

Par millions, ils sombrent.

Le courant dépose sur les crevasses du rivage

les naufragés du grand crash

longtemps annoncé par l'archange.

Sur les plages désertées du golfe de Tonkin

les ânes soupirent d'ennui,

ils veulent à tout prix monter sur les planches à billets

désséchées par le soleil natal.

 

2

"Les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de mouton".

(Loti)

La foudre et l'éclair jettent des paquets de brume

parmi les albatros assoupis sur les sables

moelleux de la baie des Cochons.

 

Les junk bonds se ramassent à la pelle.

 

3

"Son grand sac de toile brodé tango"

(Aragon)

Des recoins calfeutrés de l'imagination fabrienne,

située quelque part entre le pôle nord

et le terrain de golf du prince de Galles,

bondit triomphant le dernier des hippocampes

— il nous invite au voyage, à un nouveau voyage

à l'île de Cythère, là où les phoques s'ébattent

au rythme des passions tardives

gangrenées par le feu tropical des tangos

inachevés.

 

4

Le silence est de rigueur, le noeud papillon

facultatif.

 

5

"Gottfried avait... l'air vieilli, ratatiné, rapetissé, rabougris".

(Romain Rolland)

A l'approche des frigidaires de la grande banlieue

les tensions s'apaisent d'un coup...

Entre les tours, une ultime vague de fumigènes

déverse sur le pavé les dernières larmes d'amertume ;

des élus à l'écharpe tricolore se mouchent le nez

aux petits fours

rabougris.

 

6

"La tempête allait commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait."

(Lautréamont)

Docile, myope

cabré sous la marchandise, rablé

le regard humide, le pied léger, féminin

le doigt tendu dans la bonne direction, précis

le masque silencieux, distant

le sherpa sourit

— soudain

il se dressa dans sa stature de géant.

 

Plus tard, on entendit dans le lointain

le rugissement du cyclone.

 

7

Sur la ligne d'horizon pestiférée

la lessive aux rayons cathodiques

brilla longtemps au-dessus de la sombre plaine endormie

jetant des éclairs sauvages

sur la poussière humaine affadie

écumant de rage devant la pâleur têtue des savants.

Les ténèbres entourèrent

les paquets d'actions à la dérive toujours vers l'Est

flagellées par le vent panique, satanique.

 

8

"Il perdit encore trois lunes à équiper les éléphants."

(Flaubert)

Aux caisses enregistreuses de Noël,

des ménagères se bousculèrent par vagues

police secours est intervenue

pagaille fureur éclats de voix

fureur sono techno;

des coups de poing sont tombés pas loin

fragmentant le mousseux en mille bulles

incisives que les canines des porcins

percèrent au clair de lune

malgré les plaintes vagissantes des moines

du Mont Athos.

 

9

"Déesse aux yeux d'azur, aux épaules d'albâtre."

(Musset)

A travers le couloir de la mort

la déesse se fraya un passage

exhibant sa cicatrice éternelle

comme un sauf-conduit consulaire

que des soldats antiques

perchés aux trapèzes des rideaux de fer

reluquent curieux, envieux.

 

10

Aux carrefours des campagnes désertées

la salade coriace mêle le faux et le marteau

quand soudain arrive Lénine

tiré par un char à boeufs monumental

aux splendeurs spectrales,

rhombaïdales.

 

Comment faire

avec le réalisme dans l'art ?

 

11

Devant l'avancée des veaux

le vide plie bagage

décrochant les drapeaux de la pensée mathématique

— celle qu'ignore la clé des songes —,

scie les barreaux des cages à lapins

si vénérés du côté de l'Eden fiscal

juste à côté,

à deux pas de la gare de l'Urssaf.

 

La nature s'efface, effarée.

 

12

A l'approche des grandes stations de sport d'hiver

le premier ministre trie le courrier diplomatique

rusant entre les colonnes Buren

surmontées d'un astral Gustave Courbet

qui, distrait, d'une oreille dubitative

observe les grands chants lyriques de Tyrtée.

 

La 111ème promesse

déterminera le sexe des anges.

 

13

"Juste au moment où t'allais être sur le sable on t'offre un petit foyer ."

(Queneau)

Les jours sont comptés pour le chef de file

de l'école du beau.

Sur les bords du lac Léman le maître

photocopie les natures mortes

naufragées sur les rivages

les yeux rivés

sur le sablier

de la pyramide Kephren.

 

14

Dans le fracas des coffres-forts ébrèchés

sous les coups de bec répétés

impitoyablement répétés

de deux hirondelles au sens migratoire avarié

aux permis de séjour périmés

aux montres déglinguées

aux accents graves escarpés

aux poches pleines de chocolat détraqués

au désespoir assiégé

aux rêves brisés

malgré ailes

les hirondelles.

 

Les comptes numérotées à rebours

arrivent à terme.

 

15

Des années de boue

aux pavillons style maison

quelques-uns sont restés sur le chemin de croix :

certains dressés comme des poteaux

télégraphiques dans la montagne métallique

épient la danse des corbeaux;

d'autres, engoncés jusqu'au cou

dans la lourdeur du fado chamarré

surveillent inquiets la montée du prix de la morue;

d'autres encore

égarés entre deux marées

des rumeurs

doux hivers

hier.

 

16

La mort aux rats ne prend pas sur le front

de boue que contiennent la mer des sarcasmes

gluants,

dans des bas de laine à l'épreuve

des questionnaires mmpistes

sibyllins.

Toute empreinte se retourne

comme un gant élastique

bondissant le crachat

au-délà de la nécropole de Gizeh

dans l'écume de la sève

fragrante.

 

17

"Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un oeil".

(Brillat-Savarin)

Aux confins des desserts

les aigles se déclinent en tempêtes arborescentes.

Gerbes d'or noircissent le paysage.

Epices sulfureuses sifflotent le pont de la rivière Kwaï.

Rumeurs antiques sonnent le glas

lazzi après lazzi

larme après larme

mon oeil.

 

18

Dans l'attente frémissante des aurores

bordéales

les barbares pissent du sang et crachent du fuel

aux frontières du possible.

 

Le soleil tient encore la distance.

 

19

L'alarme retentira dans les stations debout.

En cas de danger tirez le poing

fermé.

 

20

A l'angle de l'Indre et Loire

les clameurs de la foule retiennent la main de Néron

et le sein d'Ernst pointe l'attente.

 

D'ailleurs, le savoir-faire d'Ernst tenait à ceci :

il pointait son pinceau sur la joue blême

des oranges embarquées à El Grao

tandis que la honte coulait à flots sur les maigres

strings estivals maculés de brume

des andalouses ensablées, échouées

sur la Costa Brava.

 

21

Visant sans discontinuer

olives vertes, haricots bleus, diamants en brut

petits pois sont rouges

le picador tirait à sa fin,

exigeant de l'Inteligente

dans un dernier soufle

son nom gravé quelque part dans la glaise

rouge de l'arène, tel Erostrate.

 

Le clairon résonna

une fois n'est pas costume.

 

22

Chez Renault,

le taureau pourra toujours pointer ses cornes.

Rien à faire, rien à dire.

Le sol se dérobera sous ses pas vacillants

laissant derrière lui de grandes flaques d'eau

de cologne écarlate.

 

Le clairon résonna

il n'y a pas deux sans trois.

 

23

"Vous confondez à plaisir cause et effet."

(Gide)

Chargés de grandes fatigues ancestrales

les barbares jettent à terre les masques blêmes du passé.

Piments et goyaves rythment la danse

sur la pente raide, où danseurs de paille oubliés

par la dernière équipe de télévision yankee

se consomment

d'aise.

 

24

"C'est la mi-temps."

(Elstine)

Elles regardent à l'Est

ces aigles bicéphales aux migraines cycliques :

l'acouchement sans douleur d'une nouvelle

marque de voiture à pédales douces,

le stress de minuit aux chantiers navals

de Gdansk-la-jaune,

les queues tamisées de gris

devant les guichets de l'Hôtel Intercontinental

de Novossibirsk,

pour le tour de chant de la cocotte minute

en chef.

 

25

"Le soir à la gare d'Orsay, perdue dans le troupeau que parquait une barrière."

(Mauriac)

Elles regardent à l'Ouest

ces aigles bicéphales au vol à main armée :

les séances de l'Académie Française du mardi soir

dédiées à la dégustation des nouveaux produits de chez Fauchon,

les bouillons de culture de betterave

sous l'épais manteau de limon de la Picardie,

le grand prix annuel des motocrottes 250 cc

de la Ville de Paris.

 

26

"Sous les arcades rouge sombre des aqueducs ruinés."

(Romain Rolland)

Tant bien que mal, il est toujours là, le mal

qui avance masqué d'amarante :

la barbe incommensurable de Karl, la calvitie

luisante d'Ilitch, le regard innocent de Friedrich,

les mains blanches d'Eugène.

Le bien, malgré nous,

arbore le sourire angélique de Niccolò,

pavanne les grandes oreilles niaises de Mickey,

retient le portefeuille Hermès serré entre les dents.

 

Ce combat manichéen ruine les espoirs fastes

du mal.

 

27

"Je me souviens, la matinée du 25 Novembre était brumeuse... "

(Eanes)

Au coeur du sujet aux pensées fleuries d'Avril

la bataille fait rage.

Tous les clignotants sont funestes.

 

28

Dans les lointaines terres d'Armorique

s'embrume le grandiose nez d'apparat :

 

se querelle à Brest avec le masque mortuaire

de Modigliani aux lambeaux rosis par la vague atlantique,

s'embourbe dans le marais poitevin

à la recherche du pacte de réconciliation

volée par l'as de pique de la princesse Mathilde,

se débat à l'Actium avec l'aspic domestique

de Cléopâtre VII;

et, échoue lamentablement au Marais

pour mesurer d'un coup d'oeil

la grâce de Cyrano paradant au Volcan de Sicile

sous le ragard fuyant de Laude.

 

A las cinco de la tarde

une tâche de rouge a flambé le zinc.

 

29

"Les lieux ! Oui ! Les braves latrines."

(Flaubert)

L'architecte de la sublime

pyramide suggérait le 2 janvier dernier

devant un micro érecté devant lui :

il faut se préoccuper du lieu où l'on est.

 

30

Titre de Télérama :

On lui doit la couverture de ce numéro.

On ne dira jamais assez la ladrerie

des catholiques.

 

31

Le poème statistique regarde le réel

du côté gauche de la virgule

articule les passions déraisonnables du Pont Neuf

avec la capote boursière de la Gaumont

spécule sur la remontée prochaine du brochet

dans la Seine

prend les autobus articulés pour des carpes

farcies.

Le poème statistique fait danser les chiffres

devant les mots.

 

32

"Allez, fouttez-moi le camp, ordure ! Sans ça je fais un malheur."

(Sartre)

Les bombardes affolées fendent l'azur

de sphères armillaires : toute révolution est essentiellement inutile.

 

Les choeurs caucasiens chantent toute l'année

la grande braderie du 28 Mai : pas d'autre issue pour le salut

du peuple sinon la dictature militaire.

 

Les trompettes du grand bazar s'entendent

au delà de la rade : le fascisme ne peut pas être accusé

de plagiat ou d'assujettissement à un maître ou à un modèle.

 

Les haies totémiques des volontaires

de la réaction brandissent des bouquets de bruine :

son prestige réside dans cette formidable impression

de différence par rapport aux vulgaires Portugais.

 

Les grands prêtres de la falsification sincère

de l'histoire épient les poissons d'Avril par l'oeil du hublot

des machines à laver : toute correspondance

reçue dans un bureau doit être enregistrée, pour raisons

chronologiques, dans un cahier destiné à cette fin.

 

Le carré des boulangères enneige le paysage

à grands coups de poudre d'héroïne :

le grand chantre de la suavité lusitanienne

chapeau bas, salue les cadavres

ambulants.

 

33

Ophélia, mon bébé.

Le rouleau compresseur de ton corps

me coinça les couilles dans l'entrebaîllement

de deux phantasmes.

Ta poigne de bouchère de lentes et poux

me secoue la queue

comme un pilote de formule 1  un soir de victoire.

Ta langue triangulaire, rapeuse et pointue

me laboure les parois du gosier

à la recherche d'improbables pétites d'or

de la poussière de diamant

— saintes réliques du Cinquième Empire. Harassée

tu ramasses dégoutée

les vestiges d'une andouillette mal-avalée. Moi

drapé dans ma dignité, embourbé

dans les vapeurs d'un arack malfamé

je m'efface, bancal

dans le creux de ton nombril

juste à deux doigts de Castalia.

Mehr licht !

 

34

 

 

35

"Bolchevism is art.

Pourquoi ça, à un moment où il nous faut du calme et de l'ordre?"

(Richard Huelsenbeck)

Au troisième top. De vastes fulgurations

des temps post-cybernétiques verront le jour.

 

 

Brás da Costa

(La 1ère version de Fulgurations fut éditée par les éditions Albatroz, collection Poésie palmipède. Paris, 1992. ISBN 2.909560-09-0 ISSN 0984-8983.)

 



11/03/2007
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