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gideon lévy — tué en service

Tué en service

 

Rien ne peut justifier le comportement de la douzaine de soldats israéliens déguisés en civils arabes et cagoulés, qui ont foncé à bord de leur véhicule commercial dans les rues de Bethléem sans se soucier des injonctions à s’arrêter. Et quand enfin ils s’arrêtent, ils abattent un policier innocent, Mohamed Salah.

C’est l’histoire d’une pathétique tentative des Palestiniens de régner sur ce qui leur reste de territoires. C’est l’histoire de l’arrogance israélienne et de cette terrible facilité à presser la détente. C’est l’histoire d’une vie palestinienne dont nous faisons bon marché et c’est l’histoire tragique de Mohamed Salah qui, du fait de ses problèmes de dos, avait cessé de travailler comme carreleur à Maale Adoumim et était entré dans la police palestinienne.


La veuve de Mohamed Salah, Souad, près d'une photo de son mari

C’est une histoire comme nous ne devrions pas en lire. Rien au monde ne peut justifier le comportement brutal de la douzaine de soldats israéliens déguisés en civils arabes et cagoulés, qui ont foncé à bord de leur véhicule commercial dans les rues de Bethléem, comme si c’était leur ville, indifférents aux injonctions à s’arrêter et qui, lorsqu’enfin ils s’arrêtent, abattent un policier innocent qui avait osé ouvrir la portière de leur véhicule, ne mettait personne en danger mais cherchait seulement des marchandises volées ou périmées.

« Nous pensions que c’était un véhicule palestinien », nous dira, comme pour s’excuser, le commandant de l’unité chargée de faire respecter la loi, du département palestinien des taxes, à Bethléem, Wahel Anati, dont les hommes avaient demandé l’arrêt du véhicule pour contrôle. « Mohamed pensait qu’il allait faire un travail sûr, que tout était coordonné avec les Israéliens », nous dira Ibrahim, le frère de Mohamed, à l’intérieur de la vaste tente de deuil, dans le village reculé et paisible de Dar-Salah, sur la route menant au désert de Judée. Une pression de doigt sur la détente et sa famille se retrouve ravagée. « Il a seulement ouvert la portière du véhicule et ils se sont immédiatement mis à tirer sur lui, même alors qu’il était tombé à terre », nous racontera Rami Abou-Kwaider, un coiffeur de Bethléem, témoin du meurtre. « Le policier palestinien a ouvert le feu », dira le porte-parole de l’armée israélienne.

Le sang sur la chaussée n’est pas encore effacé. Le cabinet dentaire du Pr. Ahmad Rahal et le magasin de tapis « Al Maha » d’un côté de la rue, et de l’autre côté, le « Salon de Rami » et « Cocktail Arnosh ». C’est entre les tapis et les boissons sans alcool que le policier a été tué. Celui qui prépare les jus de fruits, le jeune Mohamed Hamad, a été libéré il y a deux mois, après avoir passé sept ans de détention dans une prison israélienne. Mercredi passé, il était assis dans le magasin, à attendre les clients.

Aux alentours de quatre heures de l’après-midi, il a vu un policier palestinien arrêter un véhicule commercial qui remontait la rue. Il a vu le policier poursuivre le véhicule. Il a tout à coup entendu plusieurs coups de feu – huit ou neuf, estime-t-il – et il est alors allé se cacher dare-dare dans la petite pièce de l’arrière-boutique. Quand les coups de feu se sont arrêtés et qu’il est sorti dans la rue, il a vu le véhicule commercial disparaître en haut de la rue, laissant le policier palestinien étendu sur la chaussée.

Rami Abou-Kwaider, le coiffeur, se trouvait dehors à ce moment-là, sur le seuil de son salon. Il a vu le policier rejoindre le véhicule – qui s’était arrêté dans cette rue qui quitte la route d’Hébron pour former la rue principale de Bethléem – et en ouvrir une portière. Il avait son fusil à la main, raconte-t-il, mais pointé vers le sol. Au moment où il a ouvert la portière, on a ouvert le feu de l’intérieur du véhicule et le policier s’est effondré en avant. « Ils ont continué à tirer sur lui alors qu’il était étendu sur la chaussée », a raconté le coiffeur. Deux secondes plus tard, le véhicule disparaissait en haut de la rue. Mohamed Salah murmurait encore. Rami Abou-Kwaider a relevé son manteau et a découvert la blessure à la poitrine. Ils ont arrêté une voiture qui passait dans la rue et ont emmené d’urgence Mohamed Salah à l’hôpital « Hussein » de Beit Jala, tout proche. C’est là que le policier est décédé.

Le propriétaire du supermarché qui se trouve au bout de la rue, Taysir Kalif, était près de la caisse et il a entendu les coups de feu, de loin, et il est sorti de son magasin. C’est un quartier paisible, d’habitations et de commerces, et ici on entend tout. Du véhicule commercial a surgi un homme cagoulé et armé d’une mitraillette qui, sous la menace de son arme, a ordonné à Kalif et à ses employés de rentrer immédiatement dans le magasin. Une douzaine d’hommes cagoulés et armés sont sortis du véhicule et sont entrés dans la cage d’escalier voisine. Ils sont restés là une quarantaine de minutes, ne laissant entrer ni sortir personne, jusqu’à l’arrivée de forces importantes de l’armée israélienne qui, tout en semant des grenades lacrymogènes et des grenades détonantes, les ont délivrés de la cage d’escalier où ils s’étaient retranchés.

Bethléem se meurt. On est à quelques jours de la fête de Noël et l’église de la Nativité est déserte. Dans un appartement misérable et négligé, tout en haut d’un immeuble d’habitations miteux, dans un des faubourgs de la ville, non loin du camp de réfugiés de Dheisheh, sont établis les bureaux du service des taxes et impôts de la ville. Dans le corridor, plusieurs hommes portent l’uniforme. Leur commandant, le capitaine Wahel Anati, est assis dans une pièce où se trouve, dans un coin, un lit métallique.

Avec ses 20 policiers et inspecteurs, son rôle est d’empêcher l’entrée dans la ville de marchandises volées, ou de denrées périmées susceptibles de porter atteinte à la santé des habitants. Wahel Anati sort un échantillon d’une armoire métallique : un paquet de friandises au chocolat « Plus 5 » fabriquées en Pologne et périmées depuis février 2004, que ses hommes ont confisquées la semaine dernière. Telles sont les marchandises qu’ils confisquent aux commerçants qui achètent la poubelle d’Israël : volaille malade, viande avariée et friandises polonaises périmées. Les hommes de Wahel Anati sont postés à des barrages dans les rues de la ville et contrôlent les voitures suspectes. Régulièrement, raconte-t-il, les soldats israéliens qui font intrusion dans la ville, humilient ses hommes, leur ordonnant d’ôter leur uniforme ou leur béret aux yeux de tous, et de s’éloigner sur le champ des barrages. Lorsque des commerçants israéliens sont arrêtés alors qu’ils essayaient de faire passer dans la ville des denrées avariées, les policiers palestiniens, impuissants, sont obligés de les relâcher immédiatement, sur ordre de l’armée israélienne.

Il en était ainsi mercredi passé, alors que les policiers de Wahel Anati étaient postés à un barrage sur la route d’Hébron. Tout à coup, ils ont vu approcher du barrage un véhicule commercial, modèle Mercedes 410, de couleur blanche, et portant des plaques d’immatriculation palestiniennes. Le véhicule, dont les vitres étaient opaques, a paru suspect aux inspecteurs qui lui ont fait signe de s’arrêter. Selon Wahel Anati, le véhicule s’est arrêté, le conducteur a injurié les inspecteurs du barrage puis a immédiatement poursuivi sa route. Les inspecteurs, qui ne sont pas armés, étaient impuissants face à un véhicule forçant le barrage et, par liaison radio, ils ont fait rapport à la police palestinienne sur ce véhicule en fuite.

Très vite, les policiers de la « Garde nationale » qui patrouillaient autour de la Mouqata'a détruite de Bethléem, ont repéré le véhicule suspect. Le policier Mohamed Salah lui donné l’ordre de s’arrêter. Le capitaine Anati insiste sur le fait que le policier Salah voulait seulement examiner ce qu’il y avait dans le véhicule. « Si nous avions su que c’était l’armée israélienne, nous ne l’aurions pas arrêtée. Ce n’est pas notre travail. Si les Israéliens veulent faire entrer des forces dans la ville, qu’ils le fassent savoir et nous retirerons nos forces. » Maintenant, les hommes du service des taxes de Wahel Anati redoutent d’arrêter aux barrages les véhicules suspects.

La version que donne de l’incident le porte-parole de l’armée israélienne : « Au cours des opérations d’une force de l’armée israélienne en vue de l’arrestation de personnes recherchées à Bethléem, des hommes armés ont ouvert le feu sur nos forces. Celles-ci ont répliqué dans leur direction, et après-coup, il est apparu qu’il s’agissait de policiers palestiniens. Le commandant de la division de la région de Judée-Samarie, le brigadier Noam Tivoun,  et le chef de l’Administration civile, le brigadier Yoav Mordehai, se sont adressés à leurs collègues palestiniens et ont offert une assistance médicale pour les blessés ».

Aux dires du porte-parole de l’armée israélienne, Mordehai et Tivoun « ont agi en pleine coordination avec les équipes palestiniennes, pour s’enquérir de l’enchaînement des événements, et ont même organisé une investigation commune, le soir même, qui s’est déroulée dans une bonne ambiance. Au cours de celle-ci, il a été décidé de mettre sur pied une équipe commune avec le commandant de la brigade Etzion et son homologue palestinien, pour enquêter sur les circonstances de l’incident ».

Telle une installation de l’artiste Cristo, la maison des parents de Mohamed Salah, le policier, est enveloppée d’un immense drapeau de Palestine et de la photo de celui qui a été tué, elle aussi intimidante par sa taille. Mohamed Salah apparaît, sur cette très grande affiche, moustachu, portant un casque d’acier, des lunettes de soleil, et son fusil à la main – la photo a été prise au moment de son engagement dans la garde nationale palestinienne, au terme de la formation qu’il avait suivie à Bethléem, il y a huit mois, pour devenir policier. Il a, sur l’affiche, l’allure d’un para israélien.

Après avoir recueilli les témoignages dans la ville, nous nous sommes rendus, cette semaine, dans le village de Dar-Salah, au seuil du désert de Judée, accompagnés d’enquêteurs de l’organisation « B’Tselem », Souha Zeid et Karim Joubran. Tous les hommes du village étaient rassemblés dans la tente de deuil, à côté de la maison des parents endeuillés, mais les parents eux-mêmes ne savent pas encore que leur fils a été tué en service.

Il y a quelques jours, ils sont partis en pèlerinage à la Mecque et personne n’a osé leur parler de la mort de leur fils. Ils téléphonent chaque jour à la maison, demandent pourquoi Mohamed ne répond pas sur son téléphone portable, et son frère aîné, Ibrahim, leur dit que Mohamed est au travail, que la batterie de son portable est déchargée, qu’il a perdu son appareil – tout sauf l’amère vérité. Leur mère est malade et ici, on craint pour ses jours : « Elle mourrait sur le coup, si elle savait », dit Ibrahim.

Dans la longue tente sombre, des dizaines d’hommes au regard triste. Les quatre enfants de Mohamed Salah : deux garçons, Reshad, 17 ans, Rashed, 7 ans, et deux filles, Rasha, 14 ans et Rana, 12 ans. Les nouveaux orphelins circulent, abattus, parmi les gens rassemblés. A l’intérieur de la maison, vêtue d’un manteau noir au col en fausse fourrure, Souad, la veuve, est assise seule, à côté d’une photo de son mari. Elle a le regard fermé.

Cela faisait huit mois que Mohamed Salah servait dans la garde nationale. Avant cela, il avait travaillé pendant des années comme carreleur, construisant les maisons [dans les colonies] de Maale Adoumim et de Beitar Ilit. Corpulent, 110 kilos, disent-ils, il souffrait de douleurs au dos et avait été contraint d’arrêter le travail de carreleur. C’est comme ça qu’il s’était engagé dans la garde nationale. « C’était un homme paisible. Il savait que tout était coordonné avec les Israéliens et qu’il n’y avait aucun danger dans ce travail-là », dit Ibrahim, qui insiste sur le fait que son frère n’a jamais été actif au sein d’aucune organisation.

Mohamed Salah travaillait une semaine sur deux : une semaine dans la police de Bethléem, une semaine chez lui, à Dar-Salah. Le samedi d’il y a deux semaines, il s’est trouvé à la maison pour la dernière fois. Il projetait de revenir cette semaine-ci et d’aller à Hébron, acheter des cadeaux pour ses parents, à leur retour du Hadj. « Qu’est-ce que vous avez à entrer à Bethléem et à tuer comme ça ? », demande un ami d’enfance, Ghassem Salah, et sa question reste suspendue, dérangeante, dans l’espace de la tente, entre les petites tasses de café amer et les dattes.

Gideon Lévy

Haaretz, 14 décembre 2007

www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml?itemNo=934396

 

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys



20/12/2007
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